Les mots ont une histoire

Le souffle de l’inspiration

Gustave Courbet, La Vallée de la Loue par ciel d’orage

Ces derniers jours, on ne parle à la météo que de températures printanières et de petits soleils recouvrent l’ensemble des cartes qui s’affichent sur l’écran de ma télé. L’Ardèche seule échappe à cette embellie. Pas de neige, mais un brouillard épais et une bise sifflante et glaciale, une bruine continue qui donne guère envie de sortir et de patauger dans les prés.

Ah! Que vienne le printemps! Les mois d’avril, de mai et de juin! Cela fait deux semaines que j’essaie en vain de reprendre un roman dont j’ai perdu le fichier – ce dont je parlais dans mon dernier article. Impossible. Les Muses font la tête. Plutôt que de m’acharner, je préfère attendre. Quand viendront les beaux jours, quand la terre se couvrira de fleurs et grouillera d’insectes, je retrouverai l’inspiration. En deux mois, si rien ne vient me contrarier, je devrais boucler le deuxième volet de ma trilogie. Viendra ensuite le moment des corrections et des relectures. Comme je l’ai expliqué à maintes reprises, « sur le métier », il faut remettre « vingt fois l’ouvrage ».

Errances linguistiques

En attendant, je me suis quelque peu dispersé. J’ai fait, entre autres, de l’histoire et de la linguistique. J’ai remis le nez dans la littérature antique, ai retrouvé des cours de sanskrit (langue des brahmanes) et même une grammaire russe. Ici et là, sur Internet, j’ai consulté des articles universitaires. Une question que je me pose de temps à autre depuis que je suis étudiant: à quoi ressemblait l’indo-européen, cette langue de conquérants venus du nord de la Mer Noire qui a enfanté la plupart des langues d’Europe, mais aussi de l’Inde et de l’Iran? A travers des formes reconstruites, on peut s’en faire une idée assez vague et l’ébauche amène sans cesse à de nouveaux questionnements.

Pieter Bruegel l’Ancien, La Tour de Babel. D’après le récit biblique, Dieu aurait puni les hommes pour la démesure de cette construction qui devait atteindre les cieux. Il leur a donné des langues diverses afin qu’ils ne puissent coopérer et les a dispersés à la surface de la Terre. Dans un livre que j’ai emprunté récemment, un linguiste prétend retrouver une vingtaine de racines mondiales. Mais sa méthode de reconstruction est bien simpliste…

Je n’entrerai pas dans les détails: on se perdrait dans des développements arides. Je dirai seulement qu’on est pris de vertige quand on considère ces millénaires d’histoire et de dissémination. Un système à flexions – terreur des élèves latinistes – s’est formé par adjonction de suffixes et a conduit à une grammaticalisation d’un foisonnement dont le sanskrit est le plus bel exemple (huit cas, trois genres, trois nombres, trois voix, trois temps, trois aspects…). Puis, on assiste à une érosion plus ou moins prononcée, suivant les aires linguistiques, du système de déclinaison et des terminaisons verbales. Les prépositions remplacent les cas et les auxiliaires se substituent peu à peu à la flexion des verbes. Les pronoms personnels, en français, en anglais, en allemand, deviennent obligatoires.

Il semblerait que l’indo-européen ait une tendance isolante. A l’origine, des mots longs réunissent plusieurs significations grammaticales. A l’arrivée, se réduisant à une ou deux syllabes, ils n’en comportent plus qu’une, et une seule.

Les hasards de l’évolution

Perdus à un instant « t » de ce processus, dans cette folle arborescence, nous interagissons et concevons le monde qui nous entoure grâce à des mots et des structures linguistiques, fruits d’une lente maturation. On a tendance à croire que notre langue est stable, mais elle a évolué et évolue encore. Certains rameaux de la famille à laquelle elle appartient se sont éteints, comme le gaulois, et elle pourrait également, dans un avenir plus ou moins lointain, disparaître au profit de l’anglais.

Le Caravage, Saint Jérôme écrivant. « Vanité des vanités », dit l’Ecclésiaste, et « beaucoup d’étude est une fatigue pour le corps »…

Quand j’erre dans les textes ici et là dans le temps ou l’espace, je me dis que j’aurais pu naître en d’autres lieux ou d’autres époques et m’exprimer dans un idiome entièrement différent de celui que j’utilise dans cet article. J’aurais été certainement plus à l’aise dans la langue de nos chroniqueurs du Moyen Âge ou des humanistes de la Renaissance, dans le grec de Platon. La souplesse et le style délié, la possibilité de former librement des mots ou de les emprunter correspondraient davantage à mon caractère. Notre français, comme le latin, est une langue académique, d’une précision et d’une rigueur admirable – Nietzsche préférait les périodes des historiens romains à celles des philosophes grecs. Mais cette perfection formelle est étouffante. Elle entrave la créativité des auteurs, limite le vagabondage de la pensée. Pour moi, elle est d’un maniement difficile, épuise l’esprit dans les contraintes et produit des oeuvres dont la sécheresse, parfois, me désespère.

Je l’ai déjà dit: les Grecs de l’Antiquité sont plus inventifs que les modernes, peut-être parce que, à défaut de technologies sophistiquées, ils disposaient d’outils de pensée plus commodes et plus raffinés…

Quoi qu’il en soit, il faut vivre avec son temps! Dans les jours qui viennent, je vais me documenter, reprendre les ébauches de mon roman, relire mes notes, laisser libre cours à mon imagination. Ensuite, je m’escrimerai avec cette grammaire et ces mots dont l’histoire est si fascinante!

Les tracas du mois de janvier

L’informatique rend fou!

Quand je songe à cet univers de 0 et de 1 qui se substitue à la réalité et envahit tous les domaines de notre existence, je ne puis m’empêcher de penser à l’Apocalypse de Saint Jean: « Et nul ne pourra acheter ou vendre s’il ne porte la marque, le nom de la Bête ou le chiffre de son nom. »

Cette année aura commencé pour moi sous le signe des ennuis techniques: connexions erratiques à Internet et pertes de fichiers. Au début du mois, j’ai voulu faire du tri et il m’est venu une idée pour le moins malheureuse: j’ai mis un maximum de documents et d’images sur un disque dur externe pour alléger mon vieil ordinateur. La suite? Mon disque dur est tombé en panne – je l’ai porté dans un magasin informatique, il est fichu – et j’ai perdu bêtement le manuscrit de mon dernier roman. Entre-temps, j’ai fait tout ce qu’il ne fallait pas faire. J’ai continué à utiliser mon ordinateur et installé toutes sortes de logiciels de récupération. J’ai pu retrouver des copies de fichiers après des scans interminables, mais elles ne comportent que des signes cabalistiques! Un fléau venu d’ailleurs est illisible!

Il va me falloir tout reprendre à zéro. Dans mon malheur, je conserve un premier jet manuscrit… Je vais me mettre au travail dès lundi. Je ferai des copies de sauvegarde, enregistrerai mon fichier sur mon ordinateur, un support externe et même sur le cloud, tiens! Surtout, j’éviterai de faire du rangement. Cela ne me réussit guère!

Déconvenus et méprises sur les réseaux sociaux

Autre nouveauté, cette fois, côté résolution: j’ai décidé de passer moins de temps sur les réseaux sociaux. C’est pourquoi j’ai fermé mon compte Instagram. Les photos et les posts me prenaient beaucoup de temps et m’apportaient peu de trafic. Surtout, j’étais accablé de messages privés – il m’arrive le même problème sur Facebook: des demandes explicites de dames aux silhouettes retouchées, blondes et qui viennent d’Abidjan d’après les statistiques. Des faux comptes… D’autres dames avaient l’air réelles et sincères. D’une certaine manière, c’est flatteur. Mais je publiais pour faire découvrir mes textes, pas pour faire des rencontres. Il ne faut pas tout mélanger.

L’alchimie… pour une autre fois

Entre deux scans avec Recuva ou Datarecovery, j’ai fait quelques lectures passionnantes. J’ai reporté mes études sur l’alchimie que je voulais relier à la théorie des cordes: cela me servira pour mon tome 3 et, pour l’instant, je dois me concentrer sur le tome 2 de Metamorphosis. Par ailleurs, La Tradizione ermetica de Julius Evola, que cite Marguerite Yourcenar dans L’Oeuvre au Noir, est un fatras épouvantable d’opérations ésotériques et de symboles spirituels. Un drôle de bonhomme que cet aristocrate italien qui vomissait la modernité et croyait à une tradition ancestrale et guerrière venue du nord et datant des débuts de l’humanité, un âge d’or dont il ne nous serait parvenu que des bribes à travers des mythes et des symboles qu’il faut savoir déchiffrer…

Les discours de Jaurès

Jean Jaurès par Nadar. Notre homme politique est philosophe de formation. Il termine troisième à l’agrégation, juste derrière Bergson.

Sans transition, je passe à quelques discours superbes de Jaurès, dont le fameux « Discours à la jeunesse » – on en a entendu un extrait lors de l’hommage à Samuel Paty. Cela faisait longtemps que je voulais le lire. Rarement, on aura composé quelque chose d’aussi riche et d’aussi profond. Avec beaucoup d’émotions, l’orateur évoque ses croyances dans le progrès, une justice sociale à venir, une égalité réelle et un bonheur proche pour tous les hommes de la terre. En le lisant, on se rend compte que la culture a complètement disparu du paysage politique actuel, de même que les beautés de la rhétorique. Des grands discours, on est passé aux tweets et les tribuns sont devenus des communicants. Les socialistes d’alors parlaient de lutte des classes, prônaient des modèles associatifs dans les usines. Aujourd’hui, s’intéressent-ils seulement aux ouvriers? Les grands idéaux du passé se sont évanouis. Ils nous paraissent aujourd’hui bien utopiques. On se contente de vivre comme on peut dans un monde rempli d’injustices contre lesquelles on a plus ou moins renoncé à lutter.

Jaurès annonçait la paix universelle au XXe siècle. Il sera assassiné à cause de son pacifisme, au moment où l’Europe s’apprête à sombrer dans la Grande Boucherie de 14. Chaque fois que les hommes s’approchent de leurs rêves, ils se changent en cauchemars. C’est là comme une malédiction de l’histoire.

Bilan de mes lectures de 2020

Depuis quelques années, j’essaie de lister les livres que je lis. Ils sont au nombre de soixante, soixante-dix – et, cette année, j’atteins plutôt les quatre-vingts. D’une manière générale, je me reproche toujours de ne pas lire assez et de ne pas connaître à quarante ans tel grand classique ou de ne pas avoir creusé certains sujets. Mais je fais ce que je peux et, quand je consulte mes cahiers, je me rends compte que mes lectures sont assez variées.

Ci-dessous, on trouvera un classement non exhaustif avec des liens vers de petits comptes-rendus qui se trouvent sur ce site.

Littérature contemporaine

Christian Bobin, La Grande Vie

Diane Peylin, La Grande Roue

Sylvain Tesson, Dans les forêt de Sibérie

Voilà des ouvrages qui ne sont guère récents. Je n’ai pas acheté les grands romans de la rentrée littéraire, ni même le prix Goncourt. La raison en est simple: ces livres coûtent cher! Christian Bobin a une très belle écriture, mais l’essai ci-dessus, avec ces phrases poétiques, est assez creux. J’aurais bien de la peine à en résumer la pensée. Diane Peylin est ardéchoise. La Grande Roue est construit sur une intrigue élaborée, mais, elle aussi, comme beaucoup d’auteurs français, donne dans un certain formalisme, un style ampoulé assez agaçant. J’aime toutefois sa façon de traiter des sujets d’actualité, comme la question du genre ou les violences faites aux femmes.

Littérature classique française

Stendhal, Vie de Henry Brulard, Les privilèges

Gustave Flaubert, Trois contes

Balzac, Le Père Goriot

Marcel Aymé, Les Tiroirs de l’inconnu

François Mauriac, Le Baiser aux lépreux, Genitrix

Marguerite Yourcenar, L’Œuvre au Noir

Robert Merle, La Mort est mon métier

J’ai beau vouloir m’ouvrir aux œuvres contemporaines, j’en reviens toujours aux classiques. Ils me plaisent pour leur justesse et leur style. De ces quelques ouvrages, je retiendrai « La Légende de Saint Julien l’Hospitalier » dans les Trois Contes. Un pur moment d’évasion dans tout ce que le Moyen Âge a de merveilleux!

Littérature étrangère

Novalis, Les Disciples à Saïs

Franz Kafka, La Métamorphose

William Faulkner, Absalon! Absalon!

Vladimir Nabokov, Lolita

Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre

Comme je travaille en ce moment sur une trilogie intitulée Metamorphosis, on comprend aisément que je me devais de lire Kafka. Contrairement à ce qu’on croit, Gregor Samsa ne se transforme pas en insecte, mais en « vermine ». Le récit est allégorique et a beaucoup à voir, selon moi, avec les rapports qu’entretient l’écrivain avec sa famille et un milieu bourgeois étriqué. J’ai beaucoup apprécié le romantisme allemand, ces œuvres empreintes de mysticisme qui se trouvent réunies dans un volume de la Pléiade. Plus que tout, je louerai Nabokov auquel j’ai consacré un long article cet été.

Romans policiers

Emile Gaboriau, Le Petit Vieux des Batignolles

Georges Simenon, Maigret à Vichy

Gregg Olsen, Lying next to me

Rien ne m’a transporté dans ces trois romans. Simenon est d’une grande platitude, les procédés d’Olsen ont un air de déjà vu. Seul Gaboriau, père du roman policier, obtient grâce à mes yeux. Le court roman que je mentionne est efficace et bien construit. On se rend compte que le genre atteint une certaine maturité dès ses débuts et se sclérose assez vite.

SF et Horreur

Arthur C. Clark, Rendez-vous avec Rama

Cixin Liu, Le Problème à trois corps, Boule de foudre

Stephen King, Docteur Sleep, Fin de Ronde

La Mort Immortelle de Cixin Liu. Troisième volet du Problème à trois corps.

Cette année, je me suis mis à la SF. Rendez-vous avec Rama, quoique pauvre en aventures et rebondissements – au fond il ne s’agit que de la visite d’un vaisseau extraterrestre – expose des idées originales, comme des êtres aux corps non pas symétriques (deux jambes, deux bras), mais ternaires (trois jambes, trois bras). Ce premier volume intrigue et donne envie de lire la suite. J’ai été quelque peu déçu par Stephen King. Ces derniers romans sont moins bons, à mon goût, que les premiers. En revanche, je ne pourrai assez louer Cixin Liu. Cet auteur chinois est en quelque sorte un génie cosmique et sa trilogie balaie avec une extraordinaire profondeur le futur de notre civilisation et de notre univers!

Littérature ancienne

Sophocle, Oedipe roi, Ajax

Jules César, Commentaires sur la Guerre des Gaules

Virgile, Géorgiques (livre IV)

C’est toujours un plaisir pour moi de me plonger dans les langues anciennes. La poésie antique, qu’elle soit grecque ou latine, est plus souple, plus ample, plus rythmée que la nôtre et les auteurs mentionnés ci-dessus sont si puissants que leurs successeurs nous paraissent bien mesquins – surtout les auteurs contemporains…

Nouvelles

Roald Dahl, Kiss Kiss

Progetto Babele (recueil de nouvelles diverses en italien)

Jeffery Deaver, Twisted

Si les premières nouvelles de Deaver m’ont plu pour leur chute, j’ai trouvé assez médiocre le reste du recueil. En revanche, je ne cache pas mon admiration pour Roald Dahl dans le lien ci-dessus.

Poésie

Jean de La Fontaine, Fables (livre I et II)

Aloysius Bertrand, Gaspard de la Nuit

Sully Prudhomme, Les Solitudes

Aloysius Bertrand est un poète original, mais maniéré. Prudhomme appartient au Parnasse. Aujourd’hui, on le trouve froid. Certains de ses poèmes sont toutefois d’une grâce singulière, comme « Le Cygne »:

Sans bruit, sous le miroir des lacs profonds et calmes,
Le cygne chasse l’onde avec ses larges palmes,
Et glisse. Le duvet de ses flancs est pareil
A des neiges d’avril qui croulent au soleil ;
Mais, ferme et d’un blanc mat, vibrant sous le zéphire,
Sa grande aile l’entraîne ainsi qu’un lent navire…

De tous les poètes de notre langue, La Fontaine est un de ceux que je préfère. Ces œuvres sont souples, élégantes, variées, présentent différents niveaux de lecture. Pour Céline, il est le seul poète du XVIIe à avoir écrit de bons vers…

Théâtre

Faust et Méphistophélès.

William Shakespeare, Macbeth

Johan Wolfgang von Goethe, Faust

Gérard de Nerval, Flammel, Faust

J’ai assez expliqué, dans le lien ci-dessus, la puissance et la noirceur de l’œuvre de Shakespeare. Pour ce qui est du mythe de Faust, il m’intéresse dans le cadre de ma trilogie et de son savant fou que l’on va mieux connaître au fil des volumes. Au passage, Nerval ne soutient guère la comparaison face à Goethe…

Les infréquentables

Robert Brasillach, Les Sept Couleurs

Drieu La Rochelle, Rêveuse bourgeoisie

Céline, D’un château l’autre

Cet été, je suis tombé par hasard sur quelques vieux bouquins, dont les auteurs très à droite que je viens de citer. Les Sept Couleurs, qui mélange différents genres, est assez fade, mais préfigure le Nouveau Roman. Rêveuse bourgeoisie m’a paru daté et médiocre. Le point commun de leurs deux auteurs, qui ont collaboré et ont mal fini (l’un est fusillé à la Libération, l’autre se suicide), est une grande lâcheté et une forme de dégoût pour la société rance et décadente dans laquelle ils vivent. Les régimes fascistes représentent pour eux la jeunesse et le progrès! Céline, quant à lui, est à part. C’est un homme odieux, mais un écrivain de génie.

Les autoédités

Partir, c’est mourir un peu. Un roman ou plutôt un récit historique sur la famille impériale russe et les dernières années du règne de Nicolas II.

Lamatre, L’Effet papillon

Magnus Latro, La Fabrique des bâtards

Alex Parker, Tsahan

Claude Marion, Le Bonheur est une fatalité

Franck J. Mathews, Le Nouveau Parleur

Alexandre Page, Partir, c’est mourir un peu

Solène Chartier, Amalia

Les œuvres que je cite sont de bonne facture, dans l’ensemble. Leurs auteurs font appel à des bêta-lecteurs et font corriger leurs textes par des professionnels. Pour beaucoup, leurs romans sont au niveau des maisons d’édition traditionnelles.

Il faut bien noter tout de même qu’on est souvent déçu quand on parcourt les livres disponibles dans l’abonnement KU d’Amazon. Ce sont des récits très stéréotypés, correspondant à un lectorat précis. C’est dommage, car le principe de l’autoédition et des genres tels que la Fantasy laissent aux auteurs une grande liberté…

(Les lecteurs curieux trouveront ci-dessus les interviews d’Alexandre Page et de Franck Mathews.)

Philosophie

Descartes, Le Discours de la Méthode

Baruch Spinoza, Ethique (Première partie)

Leibnitz, La Monadologie

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

Si je me suis intéressé à la philosophie, c’est par curiosité, par passion, mais aussi parce qu’un des personnages de Metamorphosis est étudiant en philosophie.

Essais

Joseph Campbell, The Heroe with a Thousand Faces

Jean-Marie Pelt, Pierre Rabhi, Le monde a-t-il un sens?

Jean-Marc Drouin, Philosophie de l’insecte

Noah Yuval Harari, Homo Deus

Pierre Rabhi est une autorité morale en matière d’écologie, un grand sage et un Ardéchois qui plus est! Dans cet essai est développée la thèse suivant laquelle l’univers, depuis le Big Bang, et la vie, depuis son apparition sur Terre, reposent sur l’alliance, la coopération, plus que sur l’opposition et la rivalité. Pour un lecteur de Darwin, la démonstration est contestable. Mais elle fait du bien dans nos sociétés dominées par la productivité, la compétition, le libéralisme.

Pour ce qui est de Drouin, j’ai regretté qu’il s’intéresse surtout aux principes de classification dans l’histoire de l’entomologie et pas assez à la prolifération et à la tendance évolutive qui poussent les insectes à s’associer (fourmis, abeilles, termites).

Quand j’aurai lu Sapiens, j’écrirai un article sur Harari et ses travaux pour le moins ambitieux. En attendant, je peux dire que ces essais sont stimulants, quoique regorgeant de partis pris, et que sa vision de l’avenir dominée par la technologie fascine et inquiète à la fois. L’auteur, je me permets de le rappeler, assure que l’humanité a surmonté les famines, les guerres et… les épidémies! Et qu’elle va pouvoir se consacrer à la recherche de l’immortalité, du bonheur et même de la divinité. A l’heure actuelle, cela nous paraît relever de la science-fiction, mais qui sait?

Science

Brian Green, L’Univers élégant, La Réalité cachée

Carlos Calle, Supercordes et autres ficelles – Voyage au cœur de la physique

Cette année, je me suis intéressé aux sciences en parfait amateur. Là encore, c’est ma trilogie qui m’a amené à faire ces lectures. Il me fallait trouver quelque théorie cohérente qui explique comment mes deux héros parviennent à rétrécir. Je me suis penché ainsi sur la théorie des cordes, qui propose une synthèse de la relativité générale et de la mécanique quantique, une unification des quatre grandes interactions, de l’infiniment grand à l’infiniment petit. Elle n’a pas encore été prouvée expérimentalement. C’est surtout une construction mathématique. Elle suppose que les particules élémentaires seraient issues de la vibration de cordes ou de membranes à des échelles infimes et dans un espace doté de six ou sept dimensions spatiales supplémentaires, mais enroulées sur elles-mêmes. Il s’agit là d’une théorie du tout que je voudrais concilier avec l’alchimie…

Spiritualité

Upanishads

Maître Eckart, Traités et Sermons

Bossuet, Oraisons funèbres

Dans ce paragraphe, j’aurais pu ajouter Le Héros aux mille et un visages de Joseph Campbell. D’une manière générale, j’aime beaucoup les textes sacrés et en particulier la Bible. J’aime relire L’Ecclésiaste, les Psaumes et les Evangiles, en particulier celui de saint Jean. Ces textes sont beaux par eux-mêmes et d’une profondeur qu’on a jamais fini de sonder. Ils nous invitent à réfléchir sur le sens de la vie et du monde, questions qu’on ne peut éluder…

Pour terminer, je regrette que Bossuet ne soit pas davantage connu et étudié. C’est assurément un de nos plus grands écrivains. Si je pouvais remonter le temps, j’aimerais assister à une représentation d’Oedipe roi (Ve siècle av. J.-C.), à la lecture faite par Virgile devant Livie et l’empereur Auguste de certains passages de l’Enéide, en particulier le chant VI (Ier siècle av. J.-C.) et à « L’oraison funèbre du Grand Condé » à Notre-Dame (XVIIe siècle).

Jacques-Bénigne Bossuet

De cette longue liste, on retiendra donc l’Oedipe roi de Sophocle, Macbeth, Les Oraisons funèbres de Bossuet, Lolita de Nabokov et Le Problème à trois corps de Cixin Liu!

Je vous souhaite un joyeux réveillon, malgré toutes les contraintes que nous impose le Coronavirus. A l’année prochaine!

Jules César et La Guerre des Gaules

Le manuscrit d’Hadrien

Les lecteurs du tome 1 de Metamorphosis auront remarqué la présence d’un vieux manuscrit écrit en latin. Comme celui-ci doit jouer un certain rôle dans l’intrigue du tome 2 et que je dois insérer quelques mots et citations, j’ai voulu ces derniers jours rafraîchir mes connaissances dans la langue de Cicéron. Ainsi, j’ai lu les Commentarii de Bello Gallico ou Commentaires sur la Guerre des Gaules de Jules César. C’était l’œuvre qui me paraissait correspondre le plus au style de mon manuscrit et qui, soit dit en passant, est facile d’accès avec un minimum de connaissances grammaticales.

Huit livres pour huit années de conflit en Gaule

Par « commentarii », il faut entendre notes ou aide-mémoire. Le texte est censé fournir la matière à quelque historien qui voudrait en tirer une œuvre plus aboutie et plus développée. Mais, comme le remarque à juste titre Cicéron, par sa qualité, il atteint déjà la perfection et décourage toute réécriture. On trouve ainsi huit livres, dont le dernier n’est pas de César, mais sert simplement de transition avec la Guerre civile qui suit – rajout médiocre qui fait d’autant plus ressortir les qualités de ce qui précède. Ces livres recouvrent chacun une année. Pour des questions d’approvisionnement et de fourrage, dont il est sans cesse question, on se bat essentiellement à la belle saison. L’hiver, les légions se reposent.

Carte de la Gaule au temps de César (Ier siècle av. J.-C.). Les Romains occupent déjà la « Narbonnaise » ou « Provincia ».

Au moment où s’ouvrent les hostilités, les Romains occupent déjà le sud-est de la France (Provincia). Cette dernière est menacée par les Helvètes, qui, se sentant à l’étroit sur leurs terres (actuelle Suisse), décident de migrer plus à l’ouest. César les force à faire demi-tour, puis, à la demande des Gaulois eux-mêmes, bat Arioviste et ses redoutables Germains, qui se sont installés sur le territoire des Séquanes (aux alentours de Besançon) et se comportent en véritables tyrans. Après une cuisante défaite, ils repassent le Rhin. De fil en aiguille, le général romain est amené à porter la guerre jusqu’aux confins du monde connu, chaque région pacifiée étant menacée par quelques peuplades plus lointaines. Ainsi, il intervient en Belgique, défait les gigantesques navires des  Vénètes dans le golfe du Morbihan, passe le Rhin sur un pont de bois construit en un temps record, traverse la Manche par deux fois afin d’empêcher les Bretons de porter secours à leurs cousins du continent. Finalement, en 52, apparaît le fameux Vercingétorix, qui soulève l’ensemble de la Gaule, l’emporte devant Gergovie, avant d’être enfermé et contraint à la reddition à Alésia.

Un récit simple et captivant

Le style de César est à la fois simple et concis. Après avoir rapidement planté le décor, le fameux « Gallia est divisa in partes tres », l’auteur entre dans le vif du sujet. Pas de longue introduction, comme savent si bien le faire les auteurs de l’Antiquité pour montrer l’importance de leur sujet. Rien d’apprêté ou de rhétorique, si ce n’est des discours, la plupart du temps au style indirect. Le récit des batailles et sièges est sobre, jamais grandiloquent. Précis sur la configuration des lieux, ils se caractérisent chacun par des détails significatifs qui donnent à voir ce qu’ils ont de mémorable. Au fond, la facture du texte est très moderne.

L’ebook que je me suis procuré pour quelques dollars sur Amazon. Une édition affligeante. Le texte latin est truffé de coquilles et le vocabulaire donné est pour une bonne part erroné.

Derrière cette simplicité, cette sécheresse, on découvre un art consommé de la narration, César ménageant une gradation dans les dangers encourus par l’armée romaine. Des Helvètes un peu trop prompts à se jeter sur des légionnaires aguerris et occupant une position dominante, on arrive aux ruses de Vercingétorix, qui attaque en hiver et qui brûle systématiquement toutes réserves de nourriture et de fourrage devant les armées romaines. Cette tactique, proche de celle des Russes face à Napoléon, aurait pu contraindre César à la retraite, si les Bituriges n’avaient choisi de conserver leur oppidum d’Avaricum (Bourges). En guise de climax: le siège grandiose d’Alésia, où les Romains se trouvent attaqués à la fois par les assiégés et par les troupes que Vercingétorix appelle à son secours. Une bataille prodigieuse, de part et d’autre des travaux de fortifications des Romains, et le manteau rouge de César circulant au milieu de ses troupes et soulevant alentour les clameurs de milliers d’ennemis. Détail saisissant!

Chaque livre est construit sur un plan simple. A quelques moments clés, lorsque les légions romaines viennent de franchir le Rhin ou la Manche, l’auteur ménage le suspense par des digressions géographiques ou ethnographiques à la manière d’Hérodote. Ici, on trouvera les exploits de deux soldats, rivalisant d’émulation, qui se secourent l’un l’autre au milieu du danger; là une chasse à l’homme menée contre le Belge Ambiorix qui parviendra malgré tout à échapper à ses poursuivants. Les combats, les sièges, les déplacements de troupes, quoique multiples, ne sont jamais ennuyeux.

De l’art subtil de la propagande et des qualités d’un homme illustre

Comme on le répète à l’envi, le Bellum Gallicum est une œuvre de propagande. César ne se met jamais en avant, parle de lui à la troisième personne et rapporte les faits avec une neutralité apparente (à la manière des médias d’aujourd’hui). Cependant, il apparaît toujours comme l’homme de la situation, celui qui parvient par son énergie et sa prévoyance à tirer ses hommes des plus graves dangers, à démêler les affaires les plus complexes. Il se présente comme ferme, mais clément et diplomate. Il est apprécié de ses hommes, dont il loue la valeur et qui lui sont entièrement dévoués. S’il intervient en Gaule, c’est dans l’intérêt de Rome et à la demande des Gaulois. Prétextes fallacieux. A vrai dire, le futur dictateur veut rivaliser par ses conquêtes avec Pompée, son prestigieux rival, préparer ses troupes à un une guerre civile inévitable. Et, le butin prélevé sur une région riche et peuplée lui permet de gagner des partisans à sa cause – c’est ce qu’explique Plutarque. Il n’en demeure pas moins que les procédés employés sont très subtils.

Buste supposé de Jules César, retrouvé dans le Rhône en 2007. J’ai pu le contempler au musée archéologique d’Arles, il y a quelques années. Personnellement, je trouve que l’homme représenté ne ressemble guère aux autres bustes qui nous sont restés de Jules César.

S’il a pu occulter quelques faits, minimiser ses défaites – certains de ses hommes sont battus à Gergovie pour ne pas avoir obéi à ses ordres –  il ne se dégage pas moins de l’œuvre l’image d’un général doté d’une énergie et d’une intelligence hors du commun. Toutes les sources s’accordent à ce sujet. Comparable à Napoléon, il est partout à la fois, pour donner des ordres à ses armées, rendre la justice dans la province qui lui est échue, surveiller les événements à Rome. Il se déplace à la vitesse de l’éclair, fait voyage de jour comme de nuit et parvient toujours à surprendre ses ennemis. Les faits sont là. Après huit ans de guerre (58-51 av. J.-C.), une immense région est pacifiée. Les Gaulois adoptent la langue et la culture romaines, s’enrôlent dans les légions et entrent même au Sénat. Leurs terres feront partie de l’Empire romain pendant plus de quatre siècles. Avec des moyens somme toute limités, César a remporté une victoire durable. Quand on considère le Vietnam, l’Afghanistan ou l’Irak, on ne peut pas dire que les Américains, malgré toutes leurs technologies, en aient fait autant…

Une lecture toujours partiale

Difficile de lire cette œuvre sans parti pris quand on est français. On est rebuté par les massacres de Gaulois, sur lesquels l’auteur se complaît à rapporter des chiffres sûrement exagérés. Ces hommes passent pour fourbes, instables, prompts à se soulever, survoltés par leurs succès, anéantis par leurs défaites. Ces « barbares » qui font appel aux Romains, les trahissent, puis viennent implorer leur pardon, à genoux et en larmes, comme des enfants qui auraient fait une grosse bêtise… Dans les complots qu’ils ourdissent dans les bois, on ne peut s’empêcher de voir autant d’actes de résistance. Vision anachronique s’il en est. Quoique cruel et sans état d’âme, Vercingétorix a toute notre sympathie et, en lisant les discours que César lui prête, on comprend pourquoi cette figure haute en couleur, sur laquelle on ne sait au fond que peu de choses, a autant compté dans notre histoire après la défaite de 1870.

Il est difficile d’être neutre quand on fait de l’histoire.

Lionel Royer, Vercingétorix jette ses armes aux pieds de Jules César. Après le désastre de la Guerre franco-prussienne de 1870, le héros gaulois devient un symbole de grandeur dans la défaite.

Divisions, identité et permanence

La Gaule ne forme pas une entité homogène. Il suffit de lire les premières lignes du texte. Elle est divisée en « trois parties », dont les habitants diffèrent « par leur langue, leurs lois et leurs institutions ». On ne trouve pas d’état, pas de centralisation. Tout cela sera l’œuvre de la monarchie capétienne. Paris, sous le nom de Lutèce, n’est qu’un village de pêcheurs qui se réduit à l’Île de la Cité. Si l’on en croit César, les Gaulois ont toutefois un sentiment d’appartenance. Ils se définissent par opposition aux Romains et aux Germains. Ils se battent pour leur liberté et déplorent le sort de leurs frères, qui depuis soixante-dix ans subissent le joug de Rome dans le Midi (« Provincia »). Une forme de féodalité unit les tribus, les plus petites étant sous la protection des plus grandes. Ainsi, les Eduens (Bourgogne) et les Séquanes (autour de Besançon) se disputent le « principatus » ou hégémonie. Les druides, enfin, ont pour habitude de se réunir chaque année aux confins du pays des Carnutes (autour de Chartres), lieu qui passe pour être le centre de la Gaule. En cela, ces peuples qui occupaient notre sol nous rappellent les Grecs de l’Antiquité, divisés en une multitude de cités, mais que les jeux à Olympie, entre autres, réunissaient au-delà de leurs dissensions, et qui considéraient leur sanctuaire, à Delphes, comme le « nombril du monde ».

Paul Jamin, Brennus et sa part de butin. Brennus et ses troupes prennent Rome en 390 av. J.-C. et n’acceptent de repartir qu’en l’échange d’une lourde rançon. Avant d’être envahis, les Gaulois ont été de grands conquérants.

Il est de bon ton, aujourd’hui, de se gausser du « Nos ancêtres les Gaulois » que l’on trouvait dans les manuels de la IIIe République. Ces hommes nous paraîtraient bien étranges aujourd’hui. Nous ne pourrions communiquer avec eux et nombre de leurs pratiques (sacrifices humains, droit de vie et de mort du mari sur sa femme et ses enfants) nous feraient horreur. Ils ne sont eux-mêmes qu’une vague migratoire venue du centre de l’Europe auxquelles d’autres succéderont de la chute de l’Empire romain jusqu’au IXe siècle. Quand on s’attarde de près sur les textes anciens, on est tout de même surpris par certains traits culturels, quelques tendances qui traversent notre histoire. La division tripartite de la société gauloise (prêtres, guerriers et cultivateurs), qui est d’origine indo-européenne, perdure jusqu’à la Révolution. La troisième classe – on pourrait presque dire Tiers-Etat – est « accablée de dettes et d’impôts » et traitée par les puissants « comme des esclaves ». Les bûchers du Moyen Âge et de la Renaissance apparaissent comme une résurgence de sacrifices humains consistant à enfermer des victimes dans des mannequins d’osier que l’on enflamme. On notera enfin une tendance fâcheuse des peuples d’outre-Rhin à venir s’installer dans notre douce France, d’Arioviste jusqu’aux Allemands de 1940… La plupart des invasions nous sont venues du nord-est et ce n’est pas sans raison que nos hommes d’Etat les plus avisés, par le passé, se sont attachés à y établir une frontière stable et sûre.

Pour conclure…

Le Bellum Gallicum n’a donc rien à voir avec l’image désuète qu’on s’en fait. Ce n’est pas un texte fait pour imposer des versions aux élèves d’autrefois, mais un chef-d’œuvre littéraire, un récit passionnant et, malgré ses partis pris, un document historique de premier ordre.

Si vous voulez avoir des informations supplémentaires sur le sujet, vous pouvez lire les quelques précisions que voici (Quelques idées reçues sur les Gaulois) et me laisser votre mail: je vous ferai parvenir le texte dont elles sont tirées (Journal de Saurel, octobre, novembre).

Deux pièces de Sophocle (Oedipe roi et Ajax)

Suivant le programme que je me suis fixé depuis quelques mois, j’écris jusqu’à six heures et passe mes soirées à lire. Cette semaine, j’ai exhumé deux livres que j’avais achetés à Venise, où j’ai étudié un an avec Erasmus. Ils contiennent des tragédies de Sophocle (Ve siècle av. J.-C.) et, parmi celles-ci, j’ai relu Œdipe roi et découvert Ajax.

Oedipe roi

Ingres, Œdipe explique l’énigme du sphinx

Nous connaissons tous, au moins pour avoir fait de la psychologie a minima, l’histoire de ce héros malheureux qui tue son père et se marie avec sa mère, à laquelle il donne quatre enfants, conformément à un oracle prononcée à sa naissance. Au début de la pièce, Œdipe apparaît en pleine majesté. C’est un roi puissant et respecté de tous les habitants de Thèbes. Mais une peste frappe la cité et Apollon, que l’on vient de consulter pour y mettre fin, ordonne de retrouver et de punir le meurtrier de Laïos, le précédent roi. Notre héros va mener l’enquête et découvrir qu’il est lui-même l’assassin et que, sans le savoir, il a épousé sa mère. Drôle de roman policier! Les châtiments terribles qu’il a proférés contre le coupable, au début de la pièce, lui retombent dessus. La reine, épouse et sa mère, se pend à l’intérieur du palais. Il se crève les yeux et doit partir en exil.

Ajax

Ajax est, quant à lui, un grand héros de la guerre de Troie, mais qui se sent déshonoré et sombre dans la folie pour ne pas avoir obtenu les armes d’Achille après sa mort. Il en veut aux principaux chefs des Achéens (ou Grecs) et décide de tous les tuer. Aveuglé par Athéna, cependant, il ne fait que massacrer un troupeau de moutons et leurs bergers! Quand il revient à lui, il est dévasté et pense à mourir. Sa concubine lui présente son fils et tous les malheurs qu’ils encourront à sa mort. Ajax donne à croire qu’il veut se réconcilier avec ses ennemis, mais se rend sur la plage, loin de sa tente, et se jette sur son épée qu’il a plantée dans le sable. Une vive dispute éclate alors entre son demi-frère Teucer et Ménélas, puis Agamemnon, pour savoir si le corps doit recevoir une sépulture. Finalement, Ulysse paraît. C’est le pire ennemi d’Ajax, celui qui a obtenu par ruse les armes d’Achille, celui qui est à l’origine de son déshonneur et de sa folie. Mais il ne peut en vouloir à un mort, plaint même le défunt et convainc les deux chefs, à la surprise générale, de laisser ses compagnons l’enterrer.

La force du génie

Ces deux pièces, comme tout ce qui nous est resté du théâtre de Sophocle, sont assurément les plus grands textes jamais écrits. Nos Racine et Corneille paraissent bien plats à côté. Seul Shakespeare pourrait soutenir la comparaison, et encore…

La construction des intrigues de Sophocle est merveilleuse et donne, sur la fin, une impression de perfection et d’achèvement que tout artiste digne de ce nom se doit de rechercher. Les caractères sont définis avec une justesse surprenante; ils nous semblent familiers à vingt-cinq siècles de distance. Ils sont toujours à vif, nerveux, emportés, comme s’ils devinaient les calamités qui allaient s’abattre sur eux. Et cette violence est contrebalancée par le chœur, ces parties chantées qui faisaient de la tragédie antique une sorte d’opéra. Chez Sophocle, ils sont d’une poésie exquise.

La barrière de la langue et le gouffre des siècles

Pour apprécier ces textes dans toute leur splendeur, il faut maîtriser le grec ancien, sans quoi on passe à côté du rythme, des effets d’assonances et d’allitérations, de l’élan des tirades ou de la vivacité de la stichomythie (réponses vers à vers). Et encore, il manque la mise en scène et surtout la musique dont on ne sait pas grand-chose. Si seulement on pouvait remonter dans le temps, au siècle de Périclès, participer aux Grandes Dionysies, s’asseoir dans le théâtre d’Athènes et assister à une représentation de ces deux tragédies de Sophocle!

Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche

Ainsi parlait Zarathoustra sur un lit de feuilles mortes. La philosophie et les beautés de l’automne. C’est une œuvre difficile d’accès, un texte sacré de la fin du XIXe siècle. Nietzsche y proclame la mort de Dieu, appelle à dépasser le bien et le mal, valeurs révolues, et annonce la venue, non pas de la fin des temps, du Jugement dernier, mais du grand midi et du Surhomme. Il s’agit d’un dépassement continuel de soi réservé aux natures supérieures, une émancipation des religions anciennes, des idéologies grégaires, pour donner libre cours à la volonté de puissance. Une acceptation totale de la vie et de l’éternel retour des choses.

Au final, comme son auteur, Zarathoustra est un prophète solitaire, hautain, marginal, qui n’arrive pas à se faire entendre et peine à réunir autour de lui des disciples. On a là l’évangile d’une religion nouvelle condamnée à ne pas voir le jour. Et, dans cette lecture, on ne peut s’empêcher de penser à la fin pathétique du philosophe, le chantre du Surhomme, contempteur de toute forme de pitié: malade, errant d’hôtel en hôtel, presque aveugle, il finit par fondre en sanglots, à Turin, et embrasser un cheval fouetté par son maître. Il plonge alors dans une folie dont il ne sortira pas.

L’Oeuvre au Noir de Marguerite Yourcenar

La neige de ces derniers jours et la nuit qui tombe de bonne heure se sont prêtées à merveille à la lecture de L’Œuvre au Noir de Marguerite Yourcenar. C’est un roman que j’ai commencé il y a quelques années, abandonné, puis repris lundi, à vrai dire pour me rafraîchir le style après quelques lectures en anglais, et parce qu’il pourrait être question d’alchimie dans le dernier volet de Metamorphosis.

Le héros, Zénon, dont le nom est sûrement un clin d’œil au grand philosophe de l’Antiquité, célèbre pour ses paradoxes, naît à Bruges, pendant la Renaissance. Il est pour ainsi dire Belge, comme l’auteure. Curieusement, je me suis senti moins proche de lui, de son environnement, que de l’empereur des Mémoires d’Hadrien. Il faut dire que l’un est un être tempéré, un empereur féru de sagesse grecque, qui connaît une période faste et éclairée de l’histoire, tandis que l’autre est un personnage sombre, évoluant dans un siècle tourmenté. L’homosexualité de l’un est acceptée, renvoie à une tradition, celle de l’autre doit être tenue secrète, par crainte du bûcher. Le style des Mémoires est d’une grâce et d’une beauté souveraine, celui de L’Oeuvre au Noir rebute par son érudition et ses phrases surchargées. Malgré sa beauté toute flamande, je n’ai pas été très sensible à Hilzonde et l’aventurier, guerrier et poète à ses heures Henri-Maximilien ne m’a pas conquis par sa verve, que j’ai trouvé assez fausse.

Avec un peu de perspicacité, on peut reconnaître, sur la couverture de mon édition, les Chasseurs dans la neige de Brueghel l’Ancien.

« La formule « L’Œuvre au noir », nous dit l’auteure dans une série de note à la fin du roman, […] désigne dans les traités alchimiques la phase de séparation et de dissolution de la substance qui était, dit-on, la part la plus difficile du Grand Œuvre. » À vrai dire, c’est la première des trois phases. Moins pour Zénon un travail sur la matière, que sur lui-même. Le titre, outre la coloration sombre qu’il confère au récit, renvoie au parcours personnel du héros qui, en quête de vérité, se détache de tous les préjugés de son temps. Il est moins alchimiste que philosophe et médecin. La barbarie de son siècle le dégoûte et, quoique solitaire, il s’attache à apaiser les souffrances des hommes et femmes qui l’entourent. Sa critique féroce de la religion, sa croyance au progrès de la technique et des sciences, son ouverture d’esprit en font davantage un homme des Lumières qu’un humaniste de la Renaissance.

Marguerite Cleenwerck de Crayencour. A un « c » près, le nom de plume « Yourcenar » est un anagramme de « Crayencour. Notre auteure est la première femme à être élue à l’Académie française, en 1980. L’année de ma naissance!

Les notes de l’auteure, sur la fin de l’ouvrage, sont du plus grand intérêt pour le romancier. On y apprend que Marguerite Yourcenar, en reprenant avec Hadrien et Zénon des œuvres de jeunesses, a pris plaisir à retrouver ses personnages tout au long de sa vie. Proche en cela de Flaubert dans son rapport avec Emma Bovary, elle voyait la main de Zénon et pouvait même éprouver la sensation de la toucher. Cet être fictif au cours des années avait acquis pour elle une existence propre. Tout auteur, comme elle, se doit de donner vie à ses personnages, mais, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas une tâche aisée!

En tout cas, Marguerite Yourcenar dans cette fresque digne de Brueghel ou, parfois, de Jérôme Bosch, nous plonge dans l’univers de la Renaissance comme aucun historien ne pourrait le faire. Son roman est ardu, difficile d’accès, mais élève l’esprit et contient, surtout sur la fin, des pages d’une beauté admirable.

Chateaubriand au coin du feu

En début de semaine, je me suis accordé un petit plaisir: j’ai lu mes passages préférés des Mémoires d’outre-tombe au coin du feu. Il faut dire que le temps s’est considérablement rafraîchi et que, dans ma chaumière, le froid me pénétrait jusqu’aux os. Avant de plonger dans ma lecture, j’ai ramassé des branches mortes dans les bois alentour et les ai débitées à la hache. Les anciens disaient: « Le bois réchauffe deux fois ». Sous-entendu: « Quand on le casse et quand on le brûle… »

J’ai empilé mes bûches près de mon poêle et allumé le feu avec quelques touffes de genêts – bien sèches, leurs tiges flambent comme des allumettes. J’ai approché ma chaise et me suis laissé envahir par le frisson délicieux de la chaleur qui se répandait dans la pièce.

Chateaubriand peut paraître agaçant. C’est un auteur qui prend la pose. Malgré sa noblesse, une carrière d’homme politique et d’ambassadeur, des aventures avec les plus belles femmes de son temps, il se lamente sans cesse sur sa destinée, sur ce « jour où sa mère lui infligea la vie » . Le fameux vague à l’âme. Mes ancêtres, qui, à la même époque, vivaient à huit ou dix dans mon étroite cuisine, étaient bien plus à plaindre. Les romantiques sont tous ainsi. C’est aussi ce qui fait leur charme.

Il n’en demeure pas moins que le style de notre auteur est sans égal et qu’on lui doit les plus belles pages de notre littérature: René sur l’Etna, le chant de la grive, la vie dans le château de Combourg et les premiers émois du futur écrivain, le portrait de sa sœur Lucile – avec laquelle il entretient des rapports ambigus – la mort d’Atala, celle de Pauline de Beaumont, la fin grandiose des Mémoires … Ce n’est pas pour rien qu’on appelle François-René de Chateaubriand « l’enchanteur de Bretagne ». Il mêle la grâce du classicisme à la passion du romantisme. Un des sommets de notre littérature.

François-René de Chateaubriand. Le regard perdu au loin, les cheveux aux vents, les ruines en toile de fond… Tout le romantisme est là!

Pour terminer, un extrait de saison: « Mes joies de l’automne ».

Un caractère moral s’attache aux scènes de l’automne : ces feuilles qui tombent comme nos ans, ces fleurs qui se fanent comme nos heures, ces nuages qui fuient comme nos illusions, cette lumière qui s’affaiblit comme notre intelligence, ce soleil qui se refroidit comme nos amours, ces fleuves qui se glacent comme notre vie, ont des rapports secrets avec nos destinées.

Je voyais avec un plaisir indicible le retour de la saison des tempêtes, le passage des cygnes et des ramiers, le rassemblement des corneilles dans la prairie de l’étang, et leur perchée à l’entrée de la nuit sur les plus hauts chênes du grand Mail. Lorsque le soir élevait une vapeur bleuâtre au carrefour des forêts, que les complaintes ou les lais du vent gémissaient dans les mousses flétries, j’entrais en pleine possession des sympathies de ma nature. Rencontrais-je quelque laboureur au bout d’un guéret, je m’arrêtais pour regarder cet homme germé à l’ombre des épis parmi lesquels il devait être moissonné, et qui, retournant la terre de sa tombe avec le soc de la charrue, mêlait ses sueurs brûlantes aux pluies glacées de l’automne : le sillon qu’il creusait était le monument destiné à lui survivre.

Si vous vous ennuyez ce week-end, lisez ou relisez les premiers livres des Mémoires d’outre-tombe!

 

If you tell – A True story of Murder, Family Secrets, and the Unbreakable Bond of Sisterhood

Comme j’en ai pris l’habitude depuis quelque temps, cette semaine, j’ai écrit jusqu’à six heures et demie et passé mes soirées à lire If you tell de Gregg Olsen. Histoire vraie et abominable de trois sœurs confrontées, dans leur enfance, à une mère perverse et sadique.

Du plaisir de découvrir une langue étrangère

On peut critiquer tant qu’on voudra Amazon et les liseuses. Le géant américain et son outil fétiche vous donnent accès à toutes sortes de livres, quand bien même vous habitez au fin fond de la France périphérique. Vous avez même la possibilité, grâce à un dictionnaire intégré à l’appareil, de lire en langue étrangère avec une certaine aisance. Plutôt que de tourner les pages d’un lourd dictionnaire quand un mot inconnu vous gêne dans la compréhension d’un passage, vous appuyez sur le mot en question et sa définition apparaît juste au-dessous ou au-dessus. Vous ne vous interrompez quasiment pas dans votre lecture, assimilez rapidement un certain vocabulaire et ne quittez pas l’univers qui se déploie dans le livre. Il faut admettre que la technologie n’a pas que du mauvais.

A True Story of Murder

Le sous-titre est pour le moins aguicheur. Le grand public se passionne pour ces histoires vraies sur fond de crimes et d’intimité familiale. En témoigne le procès Daval dont les médias ont fait leurs choux gras cette semaine. On découvre avec une curiosité malsaine l’intérieur d’un foyer dominé par une personne folle à lier. Il y a du voyeurisme là-dedans. On plonge avec un mélange de fascination et d’effroi dans les noires abysses de la nature humaine, content quelque part de pouvoir en revenir en laissant de côté le livre et de ne pas avoir vécu l’enfance des trois sœurs du récit. Peut-être, également, cette confrontation avec le mal trouve en nous quelque résonnance. En explorant les profondeurs, on découvre des pans de notre âme qui ne se sont pas révélés.

Sadisme, domination, duplicité

Michelle Knotek

Au moment où elle se livre à ses atrocités, Michelle Knotek est une femme d’une grande beauté, qui cache sa personnalité réelle derrière un sourire de façade et un altruisme feint. Elle est assistante sociale! Ainsi, pendant des années, elle bat et humilie ses filles sans éveiller les soupçons. Surtout, elle attire chez elle deux personnes fragiles qu’elle réduit pour ainsi dire en esclavage, qu’elle drogue et qu’elle torture. Elle prend plaisir à isoler ceux qui l’entourent, à les dominer, à les soumettre, à se trouver sans cesse au centre de l’attention, à tout exiger. Incapable de compassion, elle n’a pas conscience du mal qu’elle inflige, arrange la vérité sans scrupules et pense même agir pour le bien des autres. Elle alterne des crises de colère d’une violence inouïe et des moments de douceur et de tendresse. Cette capacité à souffler le chaud et le froid, à infliger de terribles punitions sans raison apparente, à traquer ses victimes, est ce qu’il y a de plus inquiétant chez elle. Les caractéristiques du psychopathe.

The Unbreakable Bond of Sisterhood

Dans la famille Knotek, abus et maltraitances durent pendant des années, même des décennies, avec la complicité d’un mari qui obéit aveuglément à son épouse et pour lequel l’auteur se montre pour le moins complaisant: il le présente comme un homme perdu, amoureux, abruti de travail, absent, mais qui roue de coups ses victimes et fait disparaître des corps… Les trois filles, quant à elles, réalisent peu à peu qu’elles ne vivent pas dans une famille normale, qu’elles aiment leur mère – c’est naturel – mais qu’elles ne peuvent approuver son comportement. Surtout, elles vont devoir s’unir, malgré ses manigances, pour se libérer de son emprise. Enfin, parler, dénoncer, vaincre cette peur des représailles qui les tétanise. L’auteur nous rassure dès le début: son histoire se termine sur un happy end à l’américaine. Nikki, Sami et Tori seraient actuellement trois femmes épanouies qui auraient tiré un trait sur un passé douloureux. Après ce qu’elles ont vécu, on peine à le croire. Il n’en demeure pas moins que leurs liens indéfectibles, la personnalité de Sami qui sert de médiatrice, sont ce qu’il y a de plus fort dans cette affaire sordide.

Enumération ad nauseam

Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il faut s’accrocher pour entrer dans le livre. La première moitié, ou presque, est une accumulation de sévices qui mènent sans cesse à la même phrase conclusive: « Shelly » est folle, malade, détraquée ». Au-delà de l’écœurement, on se dit que l’auteur aurait été plus inspiré de se concentrer sur quelques moments clés et, plutôt que d’énumérer les mêmes maltraitances, de présenter une gradation, de révéler peu à peu la vraie nature de Michelle Knotek. Par ailleurs, on aimerait comprendre comment elle en est arrivée là. Gregg Olsen évoque rapidement une mère alcoolique, une grand-mère autoritaire, mais ne nous éclaire pas sur les mécanismes qui aboutissent assez tôt à la naissance d’un monstre. Est-ce lié à la nature même du sujet, à une forme de dysfonctionnement psychologique innée? A quelque traumatisme lointain? Est-ce qu’il n’y a pas un peu des deux? Le second étant l’élément déclencheur… L’auteur livre des faits bruts, sans se questionner.

Forces et faiblesses du récit

Le récit est simple, linéaire, pour ne pas dire plat. Un Jean Teulé, ou un Emmanuel Carrère, aurait fait des va-et-vient entre présent et passé. Il nous aurait parlé de sa rencontre avec les protagonistes, de ses impressions, avant de nous livrer leurs témoignages. Ici quelques propos sont rapportés de temps à autre avec un désespérant « dira-t-elle plus tard ». Cependant, il faut toujours donner sa chance à un livre. Par la suite, la présentation des faits devient bien plus intéressante grâce à deux procédés: la disparition étrange d’un jeune homme et l’apparition d’un nouveau bouc émissaire, après la fin tragique du premier. On est intrigué. Qu’est-il arrivé à Shane? Et que va endurer le pauvre Ron, homme fragile et marginal? Le suspense repose sur la tension et la curiosité. On a envie de savoir, et on tourne les pages. Enfin, le dénouement est réussi, d’une efficacité dramatique tout anglo-saxonne.

Bien qu’il me dérange sur le fond, j’ai lu cet ouvrage avec un certain intérêt et en ai tiré quelques procédés narratifs. L’exercice m’a été profitable. La lecture doit toujours aider à l’écriture.

Il faut revenir aux classiques, et les recopier!

Avancée de mon dernier roman

La monnaie du pape.

Journée grise. Le brouillard recouvre les environs en de vastes nappes de bruines. Dans la semaine, cependant, j’ai profité de belles après-midis. J’ai éprouvé quelques difficultés dans les premiers jours à avancer dans mon dernier roman, Un Fléau venu d’ailleurs. Ma plume s’est pour ainsi dire déliée par la suite et j’ai bouclé quelques passages délicats, notamment une scène de rencontre que je voulais marquer d’une image puissante.

Je rappelle que ce roman constituera le deuxième volet de Metamorphosis. Le premier est disponible sur Amazon.

Revenir aux classiques

Pour mieux préparer certains passages, j’ai recopié hier plusieurs extraits de grands textes classiques. Je me perfectionne en étudiant les chefs-d’œuvre des grands, je m’en imprègne. Deux thèmes m’intéressaient tout particulièrement: le bouleversement du monde, avec une terre éventrée, et le caractère fugace et éphémère de la vie des hommes, que l’on compare aux feuilles des arbres. Je ne peux pas expliquer ce choix sans dévoiler l’intrigue de mon roman.

Je me suis donc replongé dans mes classiques, ai relu un peu de latin et de grec ancien. Pour moi, c’est toujours un immense plaisir et une source d’inspiration inépuisable.

Liste des extraits: Homère, Iliade chant XX,  Virgile, Enéide, chant VIII (pour le premier thème) et Iliade, chant VI, chant XXI, fragment de Mimnerme (pour le second). Je ne précise pas les vers – ce serait trop fastidieux. Voici quelques traductions ci-dessous.

La grande peur du dieu des Enfers

Au moment où les armées des Achéens et des Troyens vont s’affronter, on assiste à un bouleversement cosmique. Poséidon (Neptune) ébranle la terre, les montagnes vacillent, la ville de Troie est secouée, les nefs sur le rivage tanguent et…

Hadès ou Pluton, chez les Romains.

L’enfer s’émeut au bruit de Neptune en furie:
Pluton sort de son trône, il pâlit, il s’écrie:
Il a peur que ce dieu, dans cet affreux séjour,
D’un coup de son trident ne fasse entrer le jour,
Et, par le centre ouvert de la terre ébranlée,
Ne fasse voir du Styx la rive désolée:
Ne découvre aux vivants cet empire odieux,
Abhorré des mortels, et craint même des dieux.

(Traduction de Boileau)

Les vers du texte original sont bien plus puissants. Le décor est planté. Les deux armées vont s’affronter, et même les dieux! Prélude grandiose au duel d’Hector et d’Achille.

L’homme dans toute sa misère

Pour terminer, le fragment d’un poète lyrique grec, un certain Mimnerme. Poème élégiaque sur la brièveté de nos jours…

Pour nous, comme les feuilles que fait pousser le printemps, lorsque s’accroît l’éclat du soleil, semblables à elles, nous jouissons des fleurs de la jeunesse, sans avoir appris des dieux où est le bien où est le mal. Mais voici que les sombres Parques se présentent à nous, nous apportant une misérable vieillesse et la mort. Nous jouissons peu de temps de nos jeunes années, de même que le soleil brille peu de temps sur la terre. Aussitôt qu’elles sont terminées, il vaut mieux mourir sur le champ que de continuer à vivre. Car mille maux assiègent notre âme ; parfois nous sommes ruinés et en proie à une douloureuse pauvreté ; un autre a perdu ses enfants, et c’est accablé de chagrin qu’il quitte la terre pour descendre aux enfers. Un autre a une maladie qui lui ôte la raison. Il n’est pas un homme auquel Jupiter n’envoie mille maux.

(Traduction de Louis Humbert)

Constance Marie Charpentier, Mélancolie

Cette semaine, j’ai lu par ailleurs Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra. Vaste poème philosophique, religieux – à sa manière. Il y aurait beaucoup à dire sur l’œuvre et sur son auteur. Mais nous nous arrêterons là…