Lolita de Vladimir Nabokov

J’ai trouvé ce roman dans une de ces armoires que l’on voit fleurir depuis quelques années ici et là dans les centres-villes. Des rangées de livres usés sont à votre disposition. Vous en prenez un et en laissez un autre. Ce système de partage a ses inconvénients: les gens ont tendance à se débarrasser de leurs vieux bouquins et à se jeter sur les meilleurs et les plus récents. La meilleure monnaie chasse la bonne… Il n’en demeure pas moins que j’ai pu mettre la main sur une anthologie de nouvelles de Roald Dahl, en anglais, sur quelques romans de François Mauriac et sur… Lolita de Vladimir Nabokov.

Cet hiver, je vitupérais contre Gabriel Matzneff et voici, me dira-t-on, que je me plonge dans l’histoire scabreuse d’un homme d’âge mûr qui abuse d’une jeune demoiselle de douze ans et s’enfuit avec elle dans un vaste road trip à travers les Etats-Unis. Je ferai remarquer qu’il y a entre les deux auteurs une différence de taille. Le premier n’a jamais caché son penchant pour les mineures et a bâti son succès sur un travers propre à nos élites intellectuelles: s’étaler sur ses turpitudes et s’assurer le succès grâce au scandale. Le second se livre à une oeuvre de fiction et, quoi qu’on en dise, l’érotisme y joue un rôle secondaire.

Vladimir Nabokov

Vladimir Nabokov a un talent extraordinaire. Comme pour Joseph Conrad, l’anglais n’est pas sa langue d’origine. Il écrit d’abord en russe. Avec le français, abondamment utilisé dans Lolita, il maîtrise parfaitement trois langues. On est surpris d’ailleurs par son aisance et la virtuosité de son style. Son vocabulaire est d’une grande richesse et le récit comporte toutes sortes de jeux de mots. Quand on pense que Nabokov se plaignait de son peu de facilité dans la langue de Shakespeare et regrettait le russe de son enfance! L’auteur est également un grand collectionneur et spécialiste de papillons, et un passionné d’échecs. Un personnage haut en couleur!

Parmi les auteurs, il y a ceux qui ont fait du droit, les plus nombreux dans notre littérature. Ils se caractérisent par une rigueur et une justesse toute classique. Il y a les médecins comme Rabelais et Céline pour lesquels le corps et ses nécessités ont toute leur importance. Et puis, les professeurs de littérature comme notre auteur, une espèce à part. L’oeuvre est d’une érudition foisonnante et il me serait bien difficile de mentionner toutes les références qui émaillent le récit: il me faudrait reprendre le livre, stylo en main, et me lancer dans une énumération fastidieuse de plusieurs dizaines de pages. La littérature érudite peut devenir périlleuse. On a vite fait de perdre le lecteur et d’obscurcir l’objet du récit proprement dit. Rien de tel dans Lolita. Humbert Humbert est un grand lettré dont les citations et références font les délices du lecteur.

A vrai dire, le narrateur est un personnage à la Edgar Allan Poe. La folie dans laquelle il s’enfonce, les obsessions pathologiques, les plans sophistiqués auquel il se livre, la confrontation finale avec un personnage qui n’est autre que l’incarnation de sa mauvaise conscience… tout nous rappelle l’auteur des Histoires extraordinaires. On pourrait ajouter le style dense, travaillé, presque maniéré. Plus on avance dans le texte et plus on doute de la véracité de ce qu’avance notre personnage. Plus on assiste à sa déchéance, tant physique que mentale. Les scènes sulfureuses n’occupent que le début du roman. L’auteur se concentre davantage sur les tentatives de son personnage pour approcher et conserver sa proie, échapper à son poursuivant et, finalement, la retrouver.

Dans le film de Stanley Kubrick, Dolorès Haze est un adolescente. Dans le roman, il s’agit quasiment d’une enfant de douze ans.

La nymphette n’est pas la victime que l’on croit. Elle impose ses caprices, sait manipuler son ravisseur. Elle comprend également toute l’horreur de la situation dans laquelle elle se trouve. Les deux personnages, évidemment, n’ont pas les mêmes centres d’intérêt. Dolorès, dite Lola, Lo ou Lolita, est une petite Américaine type qui est condamnée à vivre au quotidien avec un Européen entre deux âges, raffiné et ennuyeux. Les disputes ne manquent pas d’éclater et, peu à peu, elle prend le dessus sur son drôle d’amant. Après avoir été fascinée par son physique de star, elle ne voit plus en lui… qu’un père dont elle va pouvoir profiter. Il n’en reste pas moins qu’Humbert Humbert – il le reconnaît à demi-mot – l’a définitivement brisée. Lui échappant, elle fréquente des individus peu recommandables, se marie trop jeune, vit dans la misère et, on l’apprend dans le prologue, meurt en couche.

Comme je l’ai précisé au début de cet article, l’intérêt du roman ne réside pas dans l’aspect scabreux dans lequel se complaisent beaucoup de romanciers contemporains- Nabokov n’est jamais vulgaire. Rien d’autobiographique. Rien de moral ou d’immoral non plus. L’auteur a cherché à montrer simplement jusqu’où pouvait porter un penchant malsain, né au passage d’une amourette de jeunesse inassouvie. Il déploie une imagination débordante, présente sans fard l’Amérique de l’immédiate après-guerre, se livre à une critique savoureuse de la psychanalyse et nous invite à une lecture sur plusieurs niveaux: le récit d’abord, puis la fiabilité du narrateur et ses innombrables références. En plus de sillonner les routes des Etats-Unis, on nous invite à un voyage littéraire.

Est-il bien nécessaire de rappeler que ce roman est un des plus grands chefs d’oeuvre du XXe siècle? Si vous n’en êtes pas certain, le seul moyen de vous en assurer est de le lire.

Le héros aux mille et un visages de Joseph Campbell

Le Héros aux mille et un visage (The Hero with a Thousand Faces) est un beau livre que j’ai dans ma bibliothèque depuis des années, dont j’ai commencé la lecture, sans jamais avoir pris le temps de l’achever – l’anglais de notre auteur est redoutable. Ces dernières semaines, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai lu cette compilation de textes dans son intégralité en résumant chaque chapitre en quelques phrases.

Le parcours d’un héros

L’ambition de Joseph Campbell est immense: ramener l’ensemble des mythes, récits, textes sacrés de l’humanité à une seule et même « grande histoire », le monomythe. Le lecteur curieux et féru de mythologies est toujours surpris de découvrir des similitudes entre des récits nés aux quatre coins du globe. A titre d’exemple, on retrouve au Japon l’équivalent d’Orphée et Eurydice. Pour Joseph Campbell, qu’elles soient tronquées ou déformées, toutes ces histoires parlent d’une même quête. Un héros quitte le confort du quotidien pour plonger dans le monde merveilleux et inquiétant de l’inconscient collectif. Il revient avec un trésor qui permettra au groupe, voire au monde entier, de se régénérer.
Une vision cyclique du monde
Yggdrasil, l’arbre autour duquel s’organise le monde dans la mythologie germanique. Pour Campbell, les serpents qui en dévorent les racines représentent l’énergie créatrice de l’univers. A la fin des temps, ce monde disparaîtra (Ragnarök), la plupart des dieux périront, mais cette destruction sera suivie d’une renaissance.

En utilisant les outils de la psychanalyse, l’auteur établit un lien pertinent entre mythes et rêves. Tous deux donnent accès aux tréfonds de la psyché, mais le second, issu d’une sagesse immémoriale, permet de maîtriser, de canaliser les forces obscures qui sommeillent en nous.

La vision du monde qu’on nous propose sur la fin de l’ouvrage repose sur une analogie avec les moments de sommeil et d’éveil qui rythment nos vies. Le monde se développe à partir d’une source primordiale d’énergie, prend forme, puis décroît et retourne au chaos créateur des origines. Un nouveau cycle peut démarrer. Les dieux sont une personnification des lois qui gouvernent ce flux. Comme dans la mythologie germanique, ils sont appelés à disparaître.
On ne peut s’empêcher de penser au Big Bang et au Big Crunch de la science moderne. Quand on remonte aux origines de l’univers, il n’y a plus d’espace ni de temps, mais des lois et des constantes, et même, un bouillonnement créateur.

Le dieu en chacun de nous

Siddhartha Gautama, le Bouddha ou « éveillé », est fréquemment mentionné par Campbell. Il est l’archétype même du héros parvenu à l’illumination, et qui l’a enseignée à ses semblables.

Le héros prend le relais des dieux dans le développement du monde. Il est l’homme capable de retourner aux sources, de tuer un dragon ou détrôner un tyran, c’est-à-dire de débarrasser tout ce qui fait obstacle au cours des choses. Sa quête est spirituelle, intérieure. Il se défait de son ego, dépasse un ensemble d’oppositions, de distinctions factices pour ne faire qu’un avec l’univers. Ainsi, au bout de son parcours, il découvre la part de divinité cachée en lui. Il devient lui-même dieu.

Critiques
A vrai dire, je ne crois pas en cette vaste synthèse, ou plutôt à l’interprétation générale des mythes fournie dans l’ouvrage. De l’ensemble des rites et récits de l’humanité, il ne se dégage pas une, mais des sagesses. Fasciné par les Upanishad, textes sacrés hindous, Campbell veut voir une forme de spiritualité dans des histoires dont la portée est beaucoup plus terre à terre. Il l’évoque lui-même sur la fin. Le chasseur-cueilleur cherche à trouver sa place dans le monde animal, l’agriculteur la fertilité de la terre qu’il associe à la sexualité; avec l’essor des cités et des empires se développent des religions moralement plus exigeantes, le concept de dieu unique et de jugement après la mort. Ces religions se sont essoufflées en Occident ces derniers siècles et ont fait place au matérialisme de la société de consommation où l’individu a perdu ses repères…
Les mythes qui structurent les sociétés humaines dépendent évidemment de l’histoire, de la géographie, de conditions de vie et de niveaux de développement. A partir de ces traditions, des spéculations philosophiques se sont développées. Mais, là encore, comme elles diffèrent d’un continent à l’autre!

Un trésor pour le romancier

Illustration du début de La Divine Comédie par William Blake. Dans une « forêt obscure », le poète rencontre Virgile qui le guidera en Enfer. La présence d’un adjuvant est fréquente dans le parcours du héros.

Il n’en demeure pas moins que Le Héros aux mille et un visages est une mine pour le romancier. Il peut y puiser, surtout s’il écrit de la Fantasy ou de la SF, des schémas narratifs d’une grande efficacité: appel de l’aventure, refus puis acceptation, épreuves, première défaite, désespoir, sursaut et victoire finale, retour. Voici une série d’étapes quelque peu réarrangées par les scénaristes qu’on retrouve, à titre d’exemple, dans Star Wars. On peut user enfin de motifs (mariage sacré, découverte du père, ventre de la baleine, apothéose, etc.) que l’on doit s’approprier, certes, mais qui confèrent à une oeuvre une profondeur insoupçonnée et une portée universelle.

Auteurs classiques et auto-édités, lectures de ces dernières semaines

Cette semaine, j’ai relu et apporté quelques corrections à mon roman. Je me suis concentré sur des points de détails, l’orthographe et le style. C’est un travail long, minutieux et particulièrement pénible. J’ai dû prendre le manuscrit à bras le corps et relire chaque chapitre phrase par phrase en faisant preuve de la plus grande rigueur. Des heures de concentration intense.

Cela m’a pris quatre jours pleins. Après les questions d’orthographe et de style, j’ai besoin de prendre un peu de hauteur et de recul. Aujourd’hui, j’ai envie de vous présenter mes dernières lectures.

Les classiques

Saint Julien fait penser à Charon, ici représenté par Gustave Doré, mais aussi à Oedipe dans la malédiction qui le frappe.

Trois contes de Gustave Flaubert. Trois petits chefs-d’œuvre que j’ai lus à voix haute ce printemps avant d’aller me coucher. Comme l’auteur, j’ai fait passer le texte au « gueuloir ». Un vrai plaisir. On parle beaucoup d' »Un cœur simple ». Je préfère, et de loin, « La Légende de Saint Julien l’Hospitalier ». Un véritable enchantement! C’est un Moyen Âge revisité, merveilleux, celui des châteaux, des chasses fabuleuses, des errances, des malédictions, des transfigurations. Le vitrail d’une église…

Gaspard de la Nuit d’Aloysius Bertrand. Cela faisait des années que je voulais lire ce recueil de poèmes en prose vanté par Baudelaire. Le diable, la nuit, les sorcières et les alchimistes, tous les thèmes du romantisme sont là. C’est un peu maniéré, mais plein de finesse, de légèreté et de fantaisie!

Genitrix de François Mauriac. Céline disait de Mauriac: « C’est un directeur d’école libre qui a mal tourné! » Il y a du vrai là-dedans. Nous avons affaire à un écrivain catholique au style désuet, mais ô combien agréable! Ses romans sont courts, très sombres, et dépeignent à merveille le milieu étriqué des familles bourgeoises de province. Ces personnages féminins, que ce soit la mère possessive ou l’épouse malheureuse, sont toujours d’une justesse extraordinaire. Le tout baigne dans une pénombre, un sentiment d’enfermement, de claustration, où se jouent des drames puissants.

La Montagne Magique de Thomas Mann. Cette nouvelle traduction, hélas! est épouvantable.

La Montagne magique (Der Zauberberg) de Thomas Mann. Un monument littéraire auquel il faudrait consacrer, non pas quelques lignes, mais des pages entières. Thomas Mann a l’art de faire de ces personnages des symboles et d’aborder les questions philosophiques les plus élevées. La vie dans le sanatorium de Davos, en altitude, n’est pas propice seulement à une réflexion sur le temps (Bergson), la pulsion sexuelle (Freud) et son rapport avec la maladie, en l’occurrence la tuberculose: le drame de l’âme allemande s’y joue, avec un jeune homme commun, Hans Castorp, pris entre l’humaniste Settembrini et le fanatique Naphta. Nul mieux que notre auteur n’a compris les idées, les pulsions, les conflits qui, sous les apparences, agitent un monde germanique beaucoup moins lisse, rigoureux et discipliné qu’il n’y paraît.

Les auto-édités

Le Bonheur d’Anna de William Alcyon. Voilà un roman feel good sur le phénomène de résilience cher à Boris Cyrulnik. Anna a perdu son compagnon dans l’attentat de Nice, le 14 juillet 2016. Elle se reconstruit peu à peu, apprend à sortir de la bulle dans laquelle elle s’est enfermée et à profiter à nouveau des plaisirs simples de la vie grâce à l’aide d’un mentor. Je ne suis pas un grand adepte de ce style de roman. J’aime les personnages ambigus, aux caractères plus tranchés et des intrigues axées sur le conflit. Pour moi, c’est là le cœur de la littérature. J’ai trouvé également un peu longuets les pauses café, les repas bio et les menus dans les bons restaurants de Normandie. Mais ce  roman fait du bien. C’est indéniable. En ces temps incertains, il apporte un peu de baume au cœur! Et puis, le nom de plume de l’auteur est une belle trouvaille. Alcyon, nom poétique d’un oiseau marin… On se souvient de vers d’André Chénier:

« Pleurez, doux alcyons ! ô vous, oiseaux sacrés,
Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez ! »

Tsahan d’Alex Parker. Ce roman de SF a reçu beaucoup de critiques positives – sûrement méritées – mais je n’ai pas réussi à entrer dedans. Dans ce genre de littérature, on crée un monde avec ses lois, ses personnages, une configuration particulière. Le lecteur peut s’y sentir à l’aise ou étranger, comme cela a été mon cas. Dernièrement, je n’ai pas apprécié non plus les nouvelles d’Asimov sur les robots, nouvelles tant vantées.

La Mort immortelle de Cixin Liu.

Mais, puisque nous en sommes à évoquer la Science Fiction, j’ai été plus que fasciné par La Mort immortelle du chinois Cixin Liu. Cet auteur est un génie. Il n’imagine pas le futur de l’humanité en usant de paramètres arbitraires, mais en s’appuyant sur des découvertes et des évolutions tout à fait plausibles. C’est un physicien et un romancier d’exception qui sait tirer parti de la théorie des cordes et d’univers aux dimensions multiples. Vous n’arrivez pas à vous représenter un monde doté de quatre dimensions spatiales? Cixin Liu y parvient, et il parvient à vous en donner une idée!

Pour terminer, quelques nouvelles en italien tirées du Progetto Babele, une revue littéraire. Une seule m’a plongé dans le quotidien de cette vie citadine, cette convivialité chère aux Italiens, la dolce vita. En plein confinement, ce fut un plaisir pour moi que d’assister à la soirée bien arrosée de jeunes avocats. Mais, les autres textes m’ont paru bien ternes. Il faut dire que je lisais en même temps les short stories de Roald Dahl, un maître en la matière. En quelques lignes, on entre dans une histoire, on s’identifie à un personnage et, surtout, on est pris dans un enjeu. L’art du suspense est là. C’est fin, enlevé, prenant, et l’on est si étonné par la chute qu’on repense longtemps à la nouvelle dans son ensemble.

Voilà donc pour mes quelques lectures de ces dernières semaines. Je n’ai pas parlé des auteurs que j’ai interviewés – vous pouvez les découvrir dans les précédents articles. Je n’ai pas abordé non plus quelques recherches sur les mythes effectués hier (Le héros aux mille et un visages de Joseph Campbell). Peut-être consacrerais-je un article à ce sujet ultérieurement. C’est tout à fait passionnant. J’espère vous avoir donné quelques envies de lectures. Il va de soi que les jugements que vous trouverez ici sont parfaitement subjectifs.

Les amours de Saurel

Les difficultés d’un nouveau projet

Après avoir terminé le manuscrit de Metamorphosis – le premier volet, du moins – je me suis attaqué au Journal de Saurel. Cela faisait longtemps que j’avais le sujet en tête, les personnages qui rythmeraient le récit et même la tonalité générale du texte. Pourtant, j’ai éprouvé beaucoup de difficultés au moment de l’écrire. Si les choses ne s’étaient pas débloquées la semaine dernière, j’aurais tout simplement abandonné. Il n’est pas évident de passer d’un univers à un autre, d’abandonner des personnages pour en créer de nouveaux. Tout à coup, on se trouve vide et on aligne sur l’écran des phrases dénuées de sens.

Dans cette livraison du Journal de Saurel, je me suis imposé une contraintes dont je ne mesurais pas les conséquences dans l’élaboration du projet: l’absence d’éléments autobiographiques. Je ne voulais pas que des amis et des proches puissent se reconnaître. Je voulais également tester mon imagination. Toutes mes difficultés viennent de là.

Le fichier est en PDF et gratuit. Vous avez juste à me laisser un mail. Si vous avez une relieuse, vous obtiendrez ce beau livret!

Un homme à l’image de tous les hommes

On ne le voit peut-être pas très bien sur la photo, mais j’ai joué avec les polices pour imiter l’écriture d’un adolescent. Ici, mon narrateur compose un poème!

Et l’essence du journal dans tout cela? me direz-vous. Si les personnages et la vie du narrateur sont créés de toutes pièces, il n’en demeure pas moins que l’ensemble est représentatif de ce qu’est la vie d’un homme né aux alentours de 1980. Tous ne se reconnaîtront pas – c’est inévitable – ou ne voudront pas se reconnaître. Mais je suis convaincu qu’il y a une part de vérité dans mon texte. Mon narrateur, lâche, immature, mais sympathique, est à l’image des hommes d’aujourd’hui. Et je n’aurais pas la prétention de faire exception à la règle.

Références et clins d’œil à découvrir

John Everett Millais, Ophélie. Ceux qui apprécient Shakespeare ne manqueront pas de relever l’allusion dans mon texte.

Le ton est léger, mais je ne crois pas avoir été de mauvais goût. Et cela ne m’a pas empêché de glisser toutes sortes de symboles et de références littéraires. J’ai été discret cependant. A vouloir insérer à tout prix un sens caché, on a vite fait de composer une oeuvre illisible. Ce qu’il faut soigner en priorité, c’est le récit. Voilà la tâche à laquelle je me suis attelé. Mais, dans une relecture, on pourra chercher une coloration liée aux genres littéraires, les héroïnes de romans ou de pièces de théâtre célèbres, les trois insectes qui forment les trois volets de ma trilogie: la fourmi, l’abeille et la mante religieuse. Je suis allé jusque là!

Si vous voulez vous procurer Les amours de Saurel, laissez-moi votre mail et je vous l’envoie. C’est gratuit! Profitez-en! Je voulais insérer un lien vers La Bataille des Reines, le premier volet de Metamorphosis, mais j’ai fait appel à une graphiste et il faut du temps pour réaliser la couverture. Je ferai paraître mon roman en septembre.

Alexandre Page – Partir, c’est mourir un peu (2)

Aujourd’hui, comme prévu, nous allons nous intéresser à la Russie du début du XXe siècle, au tsar Nicolas II, à Raspoutine et à la Révolution de 17. Retournons à notre spécialiste, Alexandre Page, auteur du roman historique Partir, c’est mourir un peu et voyons ce qu’il a nous dire sur le sujet…

Quand on évoque la Russie avant la guerre de 14, on parle d’un « rouleau compresseur », et pourtant il s’agit plutôt d’un colosse aux pieds d’argile. Est-ce que vous pouvez dresser un tableau très rapide de cet immense empire, afin que l’on comprenne mieux le cadre dans lequel se joue le drame de votre roman?

Question complexe, mais pour faire simple la Russie a subi de profondes transformations sous le règne de Nicolas II qui l’ont faite entrer dans un temps de modernité et de prospérité (l’Age d’argent) tout en la fragilisant (exode rural, aspirations indépendantistes en Pologne, Finlande…, émergence d’une classe bourgeoise jalouse des prérogatives aristocratiques, fonction publique pléthorique et anarchique…) Avant la guerre, la Russie subit de nombreux attentats, des grèves ouvrières, et la guerre vient ajouter à la déstabilisation. La bourgeoisie qui tient les industries pense l’exploiter contre la noblesse ; les adeptes de la Russie russe tentent d’en profiter pour se débarrasser des Russes allemands, des Juifs et des Tatars ; la noblesse francophile russe tente d’en profiter pour rendre plus « républicaine » la Russie du tsar et magouille avec les Français et les Anglais pour cela ; l’état-major russe, incompétent, cherche un bouc-émissaire pour ses erreurs et désignera l’impératrice d’origine allemande… Bref, chacun essaye de tirer profit du conflit, et finalement ceux qui passeront entre les gouttes seront les bolcheviks avec le soutien de l’Allemagne.

« Hark! Hark! The dogs do bark! » Cette carte montre avec beaucoup d’humour la situation entre puissances avant la Guerre de 14. Les Empires centraux dont l’alliance est représentée par une laisse, sont pris en étaux par les chiens français et anglais et le rouleau compresseur russe. Le chien allemand a les moustaches du Kaiser Guillaume II!

A travers le récit de votre narrateur, un certain Igor Kleinenberg, on découvre une famille très attachante. Le tsar Nicolas II est avant tout un bon père de famille, un souverain humain, simple et généreux. Pendant la Première Guerre mondiale, l’impératrice et ses filles font preuve d’un dévouement extraordinaire auprès des blessés dans les hôpitaux. Il y a quelque chose de christique dans le parcours de cette famille. Est-ce que vous ne pensez-pas, néanmoins, que le tsar a manqué de poigne au vu des circonstances? Pour reprendre un mot de Machiavel, est-ce que la situation n’exigeait pas « un lion pour faire fuir les loups »?

Le tsar Nicolas II

Oui, c’était la différence entre Alexandre III et Nicolas II. Alexandre III, très marqué par la mort dans un attentat d’Alexandre II, avait utilisé la force brute pour tenir le pouvoir. Clairement ce n’était pas le caractère de Nicolas II qui a commis de nombreuses erreurs, à commencer par la grâce qu’il a
accordée aux futurs bolcheviks avant la guerre, qui revenus en Russie ont repris de plus belle leur propagande au pire moment. On se rend compte aussi que son refus de la propagande diffamante pendant la guerre, quoique noble, était une erreur d’un point de vue purement militaire, alors que les Allemands jetaient des tonnes de tracts contre l’impératrice dans les lignes russes. Il a clairement placé sa conduite morale et devant Dieu avant les contingences « matérielles » qu’exigent parfois le pouvoir. Attitude commune à la famille impériale de manière générale.

J’en viens maintenant à Raspoutine. On rappellera qu’il s’agit d’un mystique, doté d’une aura certaine, qui gravite dans l’entourage de la famille impériale et use de ses talents de guérisseur pour soigner le tsarévitch Alexis, – ce dernier souffre d’hémophilie. J’espère ne pas me tromper. Dans votre roman, vous faites un sort à la légende noire et à toutes les rumeurs autour du personnage. Avec du recul, que pensez-vous de cet homme et du rôle qu’il a pu jouer, plus ou moins malgré lui, dans le discrédit de la famille impériale?

Raspoutine. La photo parle d'elle-même. Cet homme était à la fois un fanatique et un possédé.
Raspoutine

Il faut savoir que Raspoutine n’est déjà pas une figure si singulière dans la Russie de cette époque très adepte de l’occulte (d’ailleurs, avant Raspoutine, la famille impériale avait un mage français à ses côtés). Au début du XXe siècle il y a aussi en Russie quantité de voyants, d’ascètes qui s’enferment
volontairement dans des prisons… Ce qui a été reproché à Raspoutine n’était pas tant ses pouvoirs ou même sa vie dissolue (il allait voir les prostituées, mais comme toute la société russe du temps aux mœurs très libres), que l’affinité qu’il avait réussi à nouer avec la famille impériale mieux que toute la noblesse pétersbourgeoise. Celle-ci était jalouse de ses entrées au palais alors que l’impératrice en particulier détestait le monde feutrée de l’aristocratie. De la même manière, cette noblesse jalousait Anna Viroubova, issue de la petite noblesse, pauvre et pas très belle, qui pourtant était la plus proche amie de l’impératrice contre les grandes aristocrates du temps. Cette jalousie fera courir des rumeurs, et conduira à ériger Raspoutine en monstre, alors même que ses enfants et sa femme ont laissé des témoignages en totale contradiction avec cette image.

Le tsarévitch Alexis

Ce qui est certain c’est que Raspoutine avait compris par exemple que l’aspirine aggravait l’hémophilie du tsarévitch au lieu de la soigner, qu’il était pris entre ses passions et son amour de Dieu, et que sa mort a été très préjudiciable à la famille impériale. Le peuple perdait son représentant auprès du tsar, et les coupables étaient de la noblesse. Ça a probablement accentué les soulèvements.

Les lecteurs qui veulent en savoir plus sur la fin du tsar et de sa famille liront votre roman avec profit. J’aimerais que l’on parle de la Révolution de 17. Comment expliquez-vous que des individus assez médiocres comme Kerenski, puis des aventuriers et des criminels comme les bolcheviques, aient pu renverser aussi facilement l’empire et une dynastie régnant depuis trois siècles? Comment expliquer surtout qu’un dirigeant comme Staline ait pu véhiculer l’image d’un tsar cruel et despotique? C’est le monde à l’envers!

L’image de Nicolas II était assombrie bien avant Staline. C’est une propagande naît avant même la révolution, autour de scandales dans lesquels le tsar avait peu de responsabilités en fait (comme celui de la Lena qui vaudra d’ailleurs son surnom à Lénine). En France aussi on a relayé des histoires totalement fausses dans la presse socialiste, à une époque où les fake news étaient légions, mais difficiles à contredire ! Pour le reste, comme encenser l’empire sous Staline conduisait tout droit au goulag, seul le récit autorisé pouvait circuler auprès de la population.

Pour la révolution de mars 1917, clairement elle a été permise par le soutien de l’état-major des armées russes. Qui tient l’armée tient le pouvoir. Sans compter que la France et l’Angleterre, par le truchement de leurs ambassadeurs, ont tout de suite soutenues le mouvement. Pour le reste, je crois qu’il y avait aussi un certain souhait du tsar de ne pas ajouter au contexte de la guerre une guerre civile en s’accrochant à un pouvoir auquel il n’avait jamais vraiment tenu lui-même. La seule chose qui le raccrochait à son statut était la promesse qu’il avait faite à son père de préserver l’héritage dynastique, mais tout son règne durant il était taraudé par cette idée que cet héritage n’était plus vraiment en adéquation avec l’époque. Je pense que l’abdication en faveur de son frère et la mise en place d’un gouvernement provisoire lui paraissaient un compromis acceptable entre les deux et permettrait en même temps de sortir plus vite la Russie de la guerre.

Pour terminer, comment est perçu Nicolas II dans la Russie d’aujourd’hui?

Natalia Poklonskaïa

Il y a un rapport très ambigu. D’un côté il y a de fervents royalistes qui en ont fait leur icône, parmi lesquels des personnes très influentes dans la politique russe comme Natalia Poklonskaïa. Le milieu orthodoxe aussi en a fait, avec sa famille, un porte-étendard. Mais d’un autre côté pour beaucoup de Russes la première guerre, la révolution sont une période sombre un peu tabou. Poutine essaye d’ailleurs de jouer l’équilibriste entre ces deux tendances, donnant justement des postes importants à des personnes du cercle royaliste comme Natalia Poklonskaïa, tout en défendant l’héritage soviétique dont il est un peu le représentant en tant qu’ancien du KGB. Mais de manière générale l’héritage impérial intéresse de plus en plus les Russes, en particulier une jeunesse post-URSS qui n’est plus trop concernée par la dimension politique du problème et se concentre sur la dimension historique et patrimoniale.

Un grand merci à Alexandre Page pour le temps qu’il a bien voulu consacrer à mes questions! Si vous êtes férus d’histoire, n’hésitez pas à vous procurer Partir, c’est mourir un peu. Ce roman historique est riche et son style particulièrement soigné.

 

Alexandre Page – Partir, c’est mourir un peu (1)

Alexandre Page

Aujourd’hui, petite interview d’Alexandre Page, auteur de Partir, c’est mourir un peu, un roman historique sur les dernières années du règne de Nicolas II. Dans ce premier volet, nous allons nous intéresser au parcours de l’auteur et à la conception de son roman. Dans un second volet, nous nous pencherons sur la Russie fascinante et effrayante à la fois du dernier des Romanov.

Bonjour M. Page! Avant de commencer, est-ce que vous pouvez vous présenter rapidement et nous toucher un mot de vos travaux universitaires. Si je ne me trompe pas, vous avez consacré un mémoire et une thèse au peintre et sculpteur François Flameng… (En la matière, mes lecteurs et moi ne connaissons que Gustave Doré…)

Affiche de François Flameng

Bien sûr. Je suis historien de l’art et depuis la publication de mon premier roman Partir, c’est mourir un peu, en juillet 2019, écrivain de fictions, activité que je compte développer à l’avenir ! Du côté de mes travaux universitaires, j’ai précisément consacré un mémoire au peintre et accessoirement graveur François Flameng (1856-1923) et une thèse au graveur et accessoirement peintre Léopold Flameng (1831-1911), père du précédent. Il était graveur et non sculpteur, puisque le sculpteur réalise des sculptures en ronde-bosse ou en relief qui se suffisent à elles-mêmes, alors que le graveur cisèle un support avec diverses techniques qui vont servir d’élément imprimant, par exemple pour les illustrations des livres anciens. Ma thèse portait plus largement sur les évolutions du métier de graveur de reproduction (gravure d’après une œuvre existante) et d’illustrateur dans la seconde moitié du XIXe siècle, période qui voit émerger la photographie concurrente.

Dans Partir, c’est mourir un peu, on découvre les dernières années de l’Empire russe à travers un précepteur de la famille impériale. Qu’est-ce qui vous a amené à un projet aussi ambitieux? Avez-vous des attaches en Russie?

Non, aucune attache familiale en Russie. Simplement un attrait pour la Russie et en particulier pour le règne de Nicolas II et Nicolas II lui-même (et sa famille bien sûr). Le projet est ancien (au moins une dizaine d’années), mais ce n’est qu’après ma thèse que j’ai trouvé le temps de m’y consacrer pleinement et de trouver le bon axe pour traiter de ce sujet (à savoir un personnage fictif intégré à l’histoire et écrivant de faux mémoires). L’idée était d’éviter l’écueil du livre documentaire (qu’aurait donné une narration à la troisième personne) et d’avoir un personnage assez omniscient malgré tout (et donc, au cœur de l’histoire).

Afin de rédiger votre roman, vous avez réuni une somme considérable de documents. Est-ce que vous pouvez-nous expliquer comment vous avez synthétisé vos sources? comment vous avez pu opérer un tri et accorder à chaque document l’importance qui lui revenait? Comme vous le montrez,
c’est une période troublée où circulent toutes sortes de rumeurs et de calomnies. Il n’a pas dû être évident pour vous de démêler le vrai du faux!

J’ai commencé en utilisant une dizaine d’ouvrages de référence (toujours des témoignages de premières mains). J’ai obtenu une structure générale, un premier jet, mais plein de trous bien sûr. J’ai ensuite pris ma documentation livre après livre, article après article, en adjoignant à mon texte tout ce qui pouvait manquer en termes de détails, de scènes, d’anecdotes… Ma thèse m’a apporté une certaine méthodologie bien utile. J’ai très peu utilisé d’ouvrages d’historiens et aucun ouvrage récent, car mon personnage était censé écrire dans les années 40. Pour le vrai du faux, ça a été plus facile puisque la famille impériale a beaucoup écrit elle-même, donc il ne m’était pas très dur de voir que l’impératrice, par exemple, n’avait pas les liens avec le Kaiser qu’on lui prêtait.

Est-ce que vous pouvez évoquer les romanciers qui vous ont inspiré dans votre travail? Vous citez plusieurs noms sur votre site. Qui sont-ils et que vous ont-ils apporté?

Fabiola du cardinal Wiseman. Un auteur que je ne connaissais pas et qu’il me faudra découvrir dès que possible!

Ce sont moins des romanciers que des romans en particulier qui m’inspirent. Je dirai que le mélange fiction / histoire très documentée me vient de Fabiola de Nicholas Wiseman, un sommet méconnu en la matière, dans le contexte des premiers temps de l’église. Pour l’intérêt des belles descriptions je le dois à Tess d’Urberville et à Thomas Hardy. Il m’a sans doute apporté aussi un goût particulier pour le drame, évidemment très attaché aussi à la vie des Romanov. Puis de manière générale les auteurs russes qui m’apportent une certaine langue, des mots du « terroir », des expressions, et qui m’ont permis de donner plus d’authenticité à mon récit.

Merci pour ces réponses, M. Page, et rendez-vous ce week-end pour évoquer cette Russie troublée du début du XXe siècle. Nous y parlerons du tsar et de sa famille, et d’un certain Raspoutine…

Pour terminer, le Rondel de l’adieu d’Edmond Haraucourt, dont le premier vers constitue le titre du roman et que notre auteur cite au début de son oeuvre:

Partir, c’est mourir un peu,
C’est mourir à ce qu’on aime :
On laisse un peu de soi-même
En toute heure et dans tout lieu.

C’est toujours le deuil d’un vœu,
Le dernier vers d’un poème ;
Partir, c’est mourir un peu,
C’est mourir à ce qu’on aime.

Et l’on part, et c’est un jeu,
Et jusqu’à l’adieu suprême
C’est son âme que l’on sème,
Que l’on sème à chaque adieu :
Partir, c’est mourir un peu…

Metamorphosis – état du projet, principes d’écriture

Un projet quasiment bouclé

J’ai fait du scarabée un combattant redoutable, un véritable char d’assaut. Je me suis amusé à donner à deux de ces insectes des noms en rapport avec la nourriture qu’ils affectionnent: Khopros et Scator. Ceux qui connaissent un peu de grec ancien comprendront!

Ce vendredi, j’ai terminé le premier tome de ma trilogie. Le titre? La Bataille des Reines. Deux enfants réduits à la taille d’insectes et embarqués malgré eux dans une guerre sans merci entre des fourmis et des araignées géantes.

A vrai dire, un manuscrit contenant un premier jet se trouvait déjà sur mon bureau il y a un peu plus d’une semaine. Je l’avais lu et avais identifié les quelques passages à reprendre. Ces derniers jours, j’ai beaucoup raturé. Sur 51 000 mots, 2000 se sont envolés. Tout ce qui est inutile dans une phrase doit disparaître. Pour donner du nerf à un récit, on ne supprime jamais assez d’adjectifs et d’adverbes.

Deux ou trois personnes vont relire le manuscrit. Je vais le laisser reposer quelques temps, ensuite, je le reprendrai calmement, une dernière fois.

La justesse dans les dialogues

J’ai mes petites manies. Je ne supporte pas les propos artificiels dans les dialogues, l’inversion du sujet dans les questions: « Es-tu content de ce que tu as fait? » Dans une oeuvre historique, de la Fantasy, très bien. Mais, aujourd’hui, qui parle ainsi? En même temps, et c’est le problème du bâton que l’on plonge dans l’eau et qui paraît tordu – je renvoie à Céline – on ne peut pas reproduire telle quelle la langue parlée. Il faut qu’elle s’intègre dans le récit. Il faut donc donner aux échanges une légère coloration sans pour autant rompre avec la vivacité et le naturel. On vogue entre deux écueils.

Le tout est plus important que la partie

Entre deux relectures, je me promène et reprends dans ma tête des bouts de phrases. Je contemple également les genêts en fleurs.

Je pars toujours de l’ensemble pour aller vers la partie, du tout vers le détail. On a vite fait d’insérer ici et là un morceau de bravoure que l’on veut conserver à tout prix. Non seulement il a trop de relief mais, pour pouvoir l’intégrer, on devra remanier ce qu’il y a autour. C’est une pièce de tissu qui attire le regard et gâche l’élégance de l’habit. On a beau être attaché au passage en question, il faut s’en séparer. Même quand on s’escrime avec des bouts de phrases, il convient de visualiser le travail dans son intégralité.

Pour fluidifier le récit, les épisodes, les paragraphes et mêmes les phrases doivent s’enchaîner suivant une logique implacable. Le principe de non répétition ne s’applique pas seulement au style, mais au développement. Il faut éviter toute forme de cafouillages, de redites, de heurts. Pour cela, chaque élément occupera la place qui lui revient et l’oeuvre formera un tout organique où les différentes parties seront comme les membres d’une seul et même corps. Dans le fil de l’histoire, on ménagera une montée en puissance. Elle ne sera pas linéaire, mais comportera des pics et des vallées jusqu’à atteindre un climax. On terminera sur un retour au calme.

Une eau qu’il ne faut pas troubler

Plus j’avance en âge et plus je déteste l’obscurité dans le style. Nous nous inscrivons dans une tradition faite de clarté et de précision. La langue française est un outil que des auteurs ont affûté pendant des siècles pour clarifier la pensée. Les écrivains qui se gargarisent de néologismes et de paradoxes, qui adoptent une syntaxe alambiquée, sont le plus souvent des imposteurs. Ils se croient subtils ou profonds parce qu’on ne les comprend pas. Pour les démasquer, il suffit de jeter un peu de lumière dans la caverne. On ramène leur travail à quelques affirmations simples. La vérité apparaît au grand jour. C’est creux et inepte. Si on ne les comprend pas, c’est qu’il n’y a rien à comprendre.

En me promenant au bord du ruisseau qui coule au bas de ma chaumière, je me suis dit que le style devait ressembler à cette eau claire qui scintille sous un soleil printanier. Elle est vive et fraîche, si limpide qu’on aperçoit les pierres, le sable et la terre sur lesquels elle s’écoule. Quand on écrit, il faudrait avoir toujours cette clarté, cette fraîcheur, cette grâce, cette vivacité…

« Le courant d’une onde pure… »

Céline à Sigmaringen

Ces derniers temps, je me suis replongé dans un auteur qui a marqué mes études de lettres, que j’ai porté aux nues  et dont je suis revenu. Le sulfureux Louis Ferdinand Destouches, alias Céline. Drôle de personnage dont on parle beaucoup et qu’on lit très peu. A vingt-trois ans, je ne jurais que par Voyage au bout de la nuit, à quarante, j’ai suivi Bardamu D’un Château l’autre.

Le docteur Bardamu à Meudon

L’oeuvre paraît en 57, trois ans après après Diên Biên Phu et en pleine guerre d’Algérie, « les événements ». Les cent premières pages contiennent plaintes et vociférations, dans le style haché et ordurier qui est celui de l’auteur depuis Mort à crédit. Chauffé à blanc, Céline peste contre ses misères de docteur, peu de patients et pas d’auto, contre son époque, les Vrounzais (entendez le snobisme de certains Français) et surtout contre Gaston Gallimard qui l’exploite – aucun écrivain ne pourrait se permettre aujourd’hui d’être aussi odieux avec son éditeur! Ces plaintes d’un vieil homme aigri et réactionnaire sont aussi assommantes qu’ennuyeuses.

Après la Guerre, Céline apparaît comme un clochard aigri et paranoïaque. Comme on le verra plus bas, il n’en a pas toujours été ainsi. Plus jeune, c’est un homme élégant et séducteur, un médecin brillant et cultivé. En vieillissant, l’auteur est devenu son personnage, Ferdinand Bardamu, cet homme du peuple, lâche et vulgaire. « Un affreux raté ».

Le château de Sigmaringen

On n’entre dans le vif du sujet qu’après un épisode fantastique d’une vivacité époustouflante: l’arrivée d’une péniche conduite par Caron en personne, dans les brumes de la Seine, et les retrouvailles du narrateur avec un ami décédé. De là, on part au château de Sigmaringen, au sud-ouest de l’Allemagne, où les derniers collabos ont trouvé refuge en 44. Magie des lieux, enfilades de salles, armures, portraits des Hohenzollern avec leurs verrues sur le nez et leurs mines patibulaires. De véritables Landru. Pour Céline, à l’origine de tout régime, de toute dynastie, il y a une bande de criminels et de psychopathes. Ce n’est peut-être pas faux.

Notre docteur exerce près d’un tripot dont les toilettes sont sans cesse prises d’assaut et dégorgent jusque dans son cabinet des flots d’excrément. Il est proche d’un officier SS, se promène avec le maréchal Pétain, qui ne l’aime pas et auquel il reproche ses innombrables cartes de rationnement. Enfin, il discute avec Laval et lui dit ses quatre vérités.

Un raciste impénitent

Douze ou treize ans après les faits, Céline ne renie rien de ce qu’il a été. Il est raciste et ne s’en cache pas. L’officier SS a pour épouse une libanaise – aussi curieux que cela puisse paraître, c’est ce qu’il prétend. Notre médecin se méfie de ce genre de « croisements », même s’il trouve la fille du couple d’une beauté stupéfiante. Il lui met même une excellente note! Dans la foulée, il s’attaque à Laval avec sa « mèche ébène » et son teint « bistre », ce qui l’emmène à des considérations antisémites sur Mendès-France, homme politique des années 50.

Pour l’extrême droite xénophobe, la Méditerranée sert de ligne de partage. En-deçà, les bons Français ou les voisins acceptables, espagnols et italiens. Au-delà les étrangers dont on ne veut pas. Pour Céline, la ligne de démarcation se situe au niveau de la Loire. Saint Louis, prétend-il, aurait converti de nombreux juifs dans le sud de la France et corrompu irrémédiablement le sang des Provençaux et des Auvergnats. Ce sont des métis qu’il exècre!

Voyage au bout de la haine

Des regrets sur l’antisémitisme? (Il faut rappeler que Céline est l’auteur de pamphlets d’une violence inouïe.) Pas le moins du monde. Au contraire. Il affirme sans se démonter que les Allemands n’ont pas persécuté les juifs, qui s’étaient réfugiés à New-York, mais les Français qui ont collaboré. Antienne de l’auteur: la victime, c’est lui! Il cache sur lui des fioles de cyanure au cas où il tomberait aux mains de l’ennemi. Il oublie de préciser qu’il porte également des lingots d’or, l’argent que son flot d’injures antisémites lui a rapporté. Comme on voulait sa peau à Paris, il s’est vu contraint de suivre les Allemands au château de Sigmaringen, puis de fuir au Danemark, où il purgera une peine de prison. Ce qui le sauvera. S’il s’était trouvé à Paris en 44, il aurait été fusillé comme Laval ou l’écrivain Brasillach. Même à Meudon, où il s’installe au début des années 50, on veut sa peau! Quand on lit ce qu’il a écrit pendant la Guerre, on comprend pourquoi.

Dans un final éblouissant, le narrateur, en compagnie d’hommes politiques français, traverse l’Allemagne pour se rendre aux obsèques d’un ministre de Vichy, à Berlin. Il voyage dans un train datant de l’époque de Guillaume II. A l’intérieur, on a froid et on découpe les rideaux pour s’en faire des manteaux et des couvertures. L’Allemagne d’avant la Guerre de 14 part en lambeaux. Tout un symbole. Nuit, brouillard, neige, étendues désolées. On a faim. Le lecteur d’aujourd’hui ne peut s’empêcher de penser aux déportations et de voir dans ce passage une provocation particulièrement ignoble.

Le passeport qui permet à Céline de se rendre en Allemagne.

« Les regrets, c’est bon pour les enfants »

Après la Guerre, Céline est souvent interviewé. On découvre un petit monsieur sale et tremblant qui se plaint d’être victime de la plus grande « chasse à courre » de l’histoire. Il joue la comédie et crache son fiel l’air de rien contre ses confrères écrivains. Eux ont tourné leur veste après Stalingrad, ils entrent à l’Académie et croulent sous les honneurs. On le considère lui comme un pestiféré. Il est le plus grand écrivain du XXe siècle – on ne peut pas le lui enlever – ce manque de reconnaissance, il ne le digère pas.

Jeune, Céline était un très bel homme. Grand, brun, les yeux clairs, presque un mètre quatre-vingt. On lit dans son regard la haine qui l’anime – elle lui vient sûrement des tranchées – haine qu’il déchaînera contre les juifs et le monde entier, et qui finira par se tourner contre lui-même.

Interrogé au moment de la parution de son roman, Céline, curieusement, apparaît sous un jour nouveau. C’est un homme plein d’esprit, cultivé, bien loin du personnage grossier qu’il incarne dans ses romans. Sur la situation de la France, il est d’une clairvoyance étonnante. Mais il ne s’excuse pas. A propos de son antisémitisme, il parle d’une « section » qui n’était peut-être pas si « déméritante », relativise en évoquant le sort des Templiers, des Jansénistes et des Jésuites. Son seul tort est de s’être mêlé de politique alors qu’il n’était qu’écrivain. Ses compromissions avec l’ennemi? Tenez vous bien… Il est « une femme du monde », pas une « putain ». On oblige pas une femme du monde à coucher avec les bruns ou les blonds. Elle choisit. Lui a eu un faible pour les Allemands. Qu’on ne lui demande pas de se justifier!

Puis il balaie toutes ces questions d’un revers de manche en citant la sœur de Marat, qui commente les crimes de son frère: « Ce sont là turpitudes humaines qu’un peu de sable efface. »

Le chant des ruines et de la désolation

D’un château l’autre ne paraîtrait pas aujourd’hui et, si un Céline vivait en 2020, on ne lui accorderait pas la notoriété qu’il a eue. Son oeuvre regorge de travers qui font l’objet d’une condamnation unanime: racisme, antisémitisme, misogynie. A part les chats et les chiens, son perroquet, un peu Lili, sa femme, notre auteur n’aime personne. Dans ses romans, les hommes sont des masses informes, folles, grouillantes, mues par leurs pulsions et leur bestialité. Sa prose est un interminable monologue. Un homme qui commencerait à vider son sac et n’en finirait plus de parler. Mais, qu’on le veuille ou non, Céline est un génie extraordinaire. L’horreur et la barbarie du XXe siècle, le siècle des ténèbres, demandait un chantre comme lui, puissant et ordurier. Avec ses lambeaux de phrases truffées de points de suspension, ses intrigues décousues, ses litanies rageuses, son humour désopilant, c’est une voix hallucinée, vociférante, qui flotte au-dessus des charniers et des ruines.

Pour avoir une idée de cette voix, il ne faut pas écouter les jérémiades du petit médecin que l’on interviewe, mais l’homme qui chante, ou plutôt qui gueule. Ecoutez-le d’un bout à l’autre. On y trouve la gouaille des faubourgs, le désespoir du petit peuple, un peu de mélancolie, l’horreur et les ténèbres d’événements sans nom. Tout Céline est là.

Je te trouverai charogne
un vilain soir !
Je te ferai dans les mires
deux grands trous noirs !
Ton âme de vache dans la trans’pe
Prendra du champ !
Tu verras c’est une belle assistance
Tu verras voir comment que l’on danse
au grand cimetière des Bons Enfants !
(Refrain)
Mais voici tante Hortense
Et son petit Léo !
Voici Clémentine
Et le vaillant Toto !
Faut-il dire à ces potes
Que la fête est finie ?
Au diable ta sorte ?
Carre ! Dauffe ! M’importe,
O malfrat ! tes crosses
que le vent t’emporte
Feuilles mortes et soucis !
Depuis des payes que tu râles
que t’es cocu !
Que je suis ton voyou responsable
que t’en peux plus !
Va pas louper l’occase unique
de respirer !
Viens voir avec moi si ça te pique
aux grandes osselettes du Saint-Mandé
Viens voir avec moi si ça te pique
aux grandes osselettes du Saint-Mandé
(refrain)
C’est pas des nouvelles que t’en croques
que t’es pourri !
Que les bonnes manies te suffoquent
par ta Mélie !
C’est comme ça qu’est tombé Mimile
dans le grand panier !
Tu vas voir ce joli coup de fil
que j’vais t’ourdir dans l’araignée !
(refrain)
Mais la question qui me tracasse
en te regardant !
Est-ce que tu seras plus dégueulasse
mort que vivant !
Si tu vas repousser la vermine
plus d’enterrement !
Si tu restes en rade sur la quille
j’aurai des crosses avec Mimile
au four-cimetière des Bons Enfants !
(refrain)

Quelques fleurs de prunier

Les derniers chapitres de Metamorphosis, le journal de Saurel

Encore quelques chapitres et le premier tome de Metamorphosis se trouvera dans le disque dur de mon ordinateur. J’en suis toujours au dénouement dont je parlais la semaine dernière. Une scène de bataille m’a causé quelques difficultés, mais j’en suis venu à bout. Je dispose d’un premier jet sur des feuilles simples, que je simplifie ou sur lequel je brode. Sur un cahier, des notes. On remarquera que sa couleur a changé. Le précédent était bleu.

Je n’oublie pas le « journal » que j’ai promis à mes abonnés. J’ai déjà en tête le titre « Les amours de Saurel », le découpage en chapitres et quelques traits d’humour. A quoi ressemblera le texte final? Difficile à dire. Les projets littéraires évoluent tellement de leur conception à leur aboutissement!

Quelques contraintes néanmoins que je m’imposerai: toutes les amourettes devront être fictives – pour des raisons qu’on devinera aisément – si bien que mon travail n’aura de journal que le nom, pas de vulgarités, de l’humour et de la vivacité. J’aimerais même glisser à l’intérieur une petite pièce de théâtre, une saynète. Voilà qui fait beaucoup!

Mais, dans l’immédiat, je dois terminer mon roman. Je suis comme un coureur de fond: si je m’arrête,  je ne pourrai plus reprendre.

Un concentré de poésie

Le samedi, je prends quelque repos, me consacre à la lecture et publie sur les réseaux sociaux. Et puis je flâne en ces jours de printemps pluvieux, en quête de petits instants de grâce. En ce moment, les pruniers sont en fleurs et je me souviens de ma passion pour la poésie asiatique, il y a quinze ans. Je disposais alors d’anthologies que j’ai égarées.

Quelle finesse, quel sens de l’observation chez les poètes japonais ou chinois! En quelques mots ils captent un instant de beauté fugace et vous plongent dans un état de rêverie délicieux.

Je pensais alors, et pense encore, que ces poèmes offrent aux romanciers d’excellents titres de chapitre. Il s’agit de donner la teneur d’un développement dans une formule aussi dense que possible. Ils permettent en outre de gagner en concision et en netteté dans les parties descriptives, à suggérer plus qu’à montrer. Si l’on prend garde de ne pas s’égarer, on gagne toujours à s’ouvrir aux cultures étrangères.

Je terminerai sur un haïku de saison qui illustrera mieux la teneur de mon propos que de longues dissertations.

Les rais de la lune/ Et le parfum des pruniers/Qui flotte dans la nuit… (Yosa Buson, XVIIIe siècle)

 

L’écriture est un artisanat

Metamorphosis, mon prochain roman, est en train de prendre forme. Ces dernières semaines, j’ai repris résolument mes brouillons et me suis lancé aussi vite que possible dans un dernier jet, sur l’ordinateur. Plus que quelques chapitres, mais les plus délicats… Il s’agit de dénouer de manière élégante tous les nœuds de l’intrigue. Exercice périlleux!

Dans deux mois tout au plus, le roman devrait être prêt. Je dois encore reprendre le texte, le faire relire, concevoir une couverture… On croit avoir terminé et le gros du travail reste à faire.

En me promenant, j’ai pris deux photos que j’ai insérées dans cet article: des nuages et une fleur de pissenlit. Elles me rappellent deux auteurs très différents: Claude Levi-Strauss et Stephen King. Le premier, dans Tristes Tropiques, se lance  dans une description interminable de … nuages! Un exercice littéraire. S’il parvient à décrire avec minutie le ciel qu’il aperçoit, notre auteur pourra expliquer dans toutes leurs nuances les liens de parenté, les structures familiales des peuples qu’il étudie. Le second compare les adverbes à des fleurs de pissenlits. Qu’on en laisse pousser une sur la pelouse, voilà qui est charmant. Mais on est vite envahi. Les adverbes, comme les adjectifs, sont des mots qu’il faut utiliser avec parcimonie.

L’écriture est un artisanat. Le talent ou le génie importent peu. Ce qui compte, c’est le travail. On reprend sans cesse l’ouvrage, on lime, on époussette, on considère l’oeuvre avec un peu de recul, on reprend encore quelques défauts qui nous paraissent criants. On ajoute peu, on enlève beaucoup. Plus on avance et plus on s’exalte. Un petit quelque chose de nouveau est en train de naître.

Voici le petit texte que je consacre aux nuages de cet après-midi sur Instagram. Levi-Strauss s’étale sur plusieurs pages – il est intarissable – moi sur quelques lignes… Je fais ce que je peux!

« Un après-midi chargé d’orages. Il fait sombre soudain dans la pièce où l’on travaille. Le cœur se serre. Au-dehors, le contraste est saisissant entre les prairies riantes et le ciel aux reflets de métal. La terre exhale des bouffées d’air frais. Et un frisson vous saisit tandis qu’un roulement au loin se fait entendre. Avec un peu d’imagination, on distingue dans la forme des nuages des spectres qui planent au-dessus de nos têtes. Et maintenant, puissent les vents se lever! Et que les orages éclatent enfin! »