Biographie

Nom de plume, nom de baptême

« Saurel » est un nom de plume (et celui de lointains ancêtres). Maintenant que j’ai divorcé avec l’Education nationale, je n’ai plus à me cacher: derrière Saurel, il y a Jean-Sébastien Peyronnet, un petit prof de latin originaire de Sainte-Eulalie, en Ardèche, qui a enseigné une douzaine d’années au collège de La Lombardière, à Annonay.

De la Loire en crue à l’indépendance d’Huckleberry Finn

Je suis né le 3 mai 1980 à Aubenas et été baptisé en septembre de la même année dans ce petit village de Sainte-Eulalie que je n’ai jamais pu quitter. Il pleut alors à cordes et la Loire, qui prend sa source tout près de là, déborde de son lit et passe par-dessus le pont qu’empruntent mes parents pour me conduire à l’église. De mémoire d’Ardéchois, on a rarement vu pareille inondation. Comme Moïse ou Persée (on me pardonnera la grandiloquence), j’ai failli être emporté par les eaux. Non pas dans une corbeille ou un coffre… mais à l’arrière d’une 2 CV verte.

A trois ans, j’entre à l’école – je me souviens encore de la rentrée, mon frère et moi portions dans le dos le même cartable. Je ne savais pas alors que je signais pour plus de vingt ans d’études et douze ans d’enseignement.

Je n’aurais pas aimé, dans ma carrière de prof, avoir l’élève que j’étais. Je suis à la fois agité, turbulent et casse-cou. Dans les jeux divers auxquels je me livre dans la cour de l’école et autour de la ferme de mon père, je me fracture un poignet, m’ouvre la joue jusqu’à l’os (il m’en restera une cicatrice à la Albator dont j’ai été assez fier), je rentre avec un tracteur en plastique dans une voiture sans permis, sous laquelle je me retrouve coincé. Je réussis à renverser notre énorme télé en noir et blanc et passe à travers le toit de toile de notre 2 CV à force de sauter dessus. En fin d’après-midi, alors que l’on court dans les couloirs, vers la sortie, je m’ingénie à casser les plantes de la redoutable sœur Louis, qui nous fait l’école et nous apprend l’orthographe à grand renfort de claques.

Comme tous les enfants de ma génération, je me passionne pour les dessins animés japonais qui inondent les trois chaînes de notre grosse télé. Avec mes copains, je rêve de construire la cabane perchée dans un arbre où vit Huckleberry Finn et, afin de profiter de sa liberté et de son indépendance, je fugue par un matin frais de printemps. Je ne rentrerai qu’à la nuit tombée, après avoir joué au chat et à la souris avec des pompiers accompagnés de chiens. Un hélicoptère survolait les bois.

Enfermement et évasion

Au collège, je suis interne – je le resterai au lycée. Mes souvenirs se font plus grisâtres. Ce sont des journées froides et pluvieuses que je contemple de l’intérieur d’une salle de classe, assis dans la pénombre. Je découvre la vulgarité d’adolescents travaillés par leurs hormones et comprends, en côtoyant à longueur de journée les mêmes camarades, la sentence de Garcin dans Huis clos: « L’Enfer, c’est les autres. »

Je me réfugie dans la lecture. J’écris des romans, rêve d’une carrière d’avocat ou d’homme politique qui me permettra de me venger d’une manière ou d’une autre des élèves plus grands qui me persécutent. Je suis amoureux, mais en secret, d’une petite brunette. Seul, j’imagine des scènes de rencontres improbables, quelque attrait mystérieux que j’aurais et qui la ferais fondre, des mots doux et un premier baiser. Dès que je vois la belle, je perds mes moyens et m’esquive…

Après un parcours scolaire en dents de scie, un bac obtenu à la repêche, je décide d’entrer à l’université et de me consacrer aux langues anciennes. Tout est parti d’une discussion en Terminale, avec un camarade de classe assez original. Je lui parle de ma passion pour le Moyen Âge et les textes anciens, regrette de ne pas avoir étudié le latin et le grec. « Pourquoi tu t’inscrirais pas en lettres classiques? Tu peux prendre les deux langues en tant que débutant. » Me voilà quelques mois plus tard le nez dans toutes sortes de dictionnaires et de grammaires à déchiffrer César et Xénophon. Aix-en-Provence, Venise, Lyon, j’échoue à l’agrégation, mais obtiens le CAPES. A une autre époque, le latin m’aurait assuré une situation confortable dans le clergé. J’aurais fait un bon curé, ou un bon moine bénédictin, et me serais évité des déboires sentimentaux et une convocation, à Sainte-Etienne, devant une Juge aux Affaires familiales. Au XXIe siècle, je n’ai d’autre débouché que l’enseignement. Je n’y avais pas songé en discutant avec mon copain, en Terminale.

Hibernation

Aussi rêveur et coupé des réalités à vingt-cinq ans qu’à dix ou quinze, je crois me trouver dans une période transitoire. Mes dix-huit heures de cours me laisseront le temps d’écrire quelques chefs d’oeuvre et je vivrai bientôt de ma plume. Mais, peu à peu, je me laisse happer par le quotidien. Je suis en couple, vis comme un petit bourgeois, fume, bois de bons vins et des bières artisanales. Je m’initie au wing chun, style de kung fu pratiqué par Bruce Lee. Au travail, je reprends d’année en année des feuilles de cours griffonnées que je perds et cherche dans mes classeurs, cinq minutes avant la sonnerie de huit heures. Je reste affalé, engoncé dans un fauteuil, en salle des profs, à parler avec mes collègues des élèves qui m’agacent. Pendant ces dix ou douze ans, je n’écris rien de bon et produit pourtant deux immenses chefs d’oeuvre: mes filles.

En 2013 – annus horribilis –, ma compagne s’en va avec mes enfants et me laisse seul dans un pavillon des années 80 que nous avons acheté à crédit. Ses murs vides se resserrent autour de moi jusqu’à m’étouffer et le temps s’écoule tout à coup en un torrent d’années mornes. Je m’escrime avec des interlocuteurs imaginaires en buvant mon café le matin et m’épuise, les week-ends, à courir et marteler un sac de frappe. Après les cours, je m’abrutis de vidéo de MMA. Avant, je recevais beaucoup de monde et ouvrais de bonnes bouteilles. Après, avec le poète Rutebeuf, je me lamente: « Que sont mes amis devenus? »

Des ratures et des romans

Parallèlement, l’envie d’écrire se fait impérieuse. En vrai Tanguy, je retourne chez mes parents pendant les vacances et, dans ma chambre d’enfant, je reprends et rature des manuscrits qui s’empilent bientôt à côté de mon bureau. Non sans profit. Je termine La Rage et La Résignation, que j’avais commencé avant ma rupture. Je dépense le peu d’argent qu’il me reste pour m’envoler vers l’Angleterre et jouer les jolis cœurs en Chine et au Mexique. J’en tire un long journal et réalise, au passage, que les voyages, tout comme les histoires de cœur, ne me correspondent plus. Durant l’hiver 2016-2017, j’écris Ne nous laissez pas seuls, un court roman sur l’adolescence, le harcèlement et la vie de couple, un concentré de ce que j’ai vécu, mais transposé, ramassé en quelques mois. J’ai envoyé des manuscrits à des maisons d’édition pendant des années et reçu des lettres de refus toutes faites. A présent, je publie sur Amazon. Mes ventes sont confidentielles, mais mes romans bien vivants. J’ai des lecteurs, des retours et des échanges.

En amenant mes filles en Ardèche, dans ma Dacia Sandero, je me propose de leur raconter une histoire, tous les soirs, pendant les dix ou quinze jours que nous passerons ensemble. Qu’elles me disent ce qu’elles veulent entendre avant de s’endormir et je broderai sur le sujet. La grande veut un monstre et des combats, la petite une princesse et une sorcière. Je couche sur le papier un récit de Fantasy que je reprendrai en me nourrissant de lectures et de recherches sur le Moyen Âge. C’est ainsi que naît Le Siège de Kerdoar.

La vita nuova

Enfin, je me lasse d’un métier pour lequel je n’étais pas fait. Je connais des périodes de dépressions profondes et sens monter de temps à autre une agressivité que j’ai du mal à maîtriser. Fort heureusement, mes élèves n’en font pas les frais. Quelques collègues seulement… Je passe en lycée, perds mon poste et me retrouve muté dans un collège difficile de Vienne. J’envoie ma lettre de démission. Convocation au rectorat de Grenoble, sept euros d’horodateur, une demi-heure d’attente… cinq minutes d’entretien. Mes qualités de pédagogue ne manqueront à personne. On ne me retient pas!

Me voici donc de retour au pays, dans une petite chaumière où j’ai installé un bureau et une petite bibliothèque. Je vis chichement, en me reposant sur de maigres économies, un jardin et la cueillette de fruits. J’arpente les monts d’Ardèche, m’attarde sur une fleur, un insecte, un papillon. Des manuscrits divers reposent sur une étagère. Des histoires de toutes sortes que je vais pouvoir mettre en forme. La vie – et ses vicissitudes – s’est arrêtée. Reste l’art.

Orphée charmant les bêtes sauvages aux sons de sa lyre.