Il faut revenir aux classiques, et les recopier!

Avancée de mon dernier roman

La monnaie du pape.

Journée grise. Le brouillard recouvre les environs en de vastes nappes de bruines. Dans la semaine, cependant, j’ai profité de belles après-midis. J’ai éprouvé quelques difficultés dans les premiers jours à avancer dans mon dernier roman, Un Fléau venu d’ailleurs. Ma plume s’est pour ainsi dire déliée par la suite et j’ai bouclé quelques passages délicats, notamment une scène de rencontre que je voulais marquer d’une image puissante.

Je rappelle que ce roman constituera le deuxième volet de Metamorphosis. Le premier est disponible sur Amazon.

Revenir aux classiques

Pour mieux préparer certains passages, j’ai recopié hier plusieurs extraits de grands textes classiques. Je me perfectionne en étudiant les chefs-d’œuvre des grands, je m’en imprègne. Deux thèmes m’intéressaient tout particulièrement: le bouleversement du monde, avec une terre éventrée, et le caractère fugace et éphémère de la vie des hommes, que l’on compare aux feuilles des arbres. Je ne peux pas expliquer ce choix sans dévoiler l’intrigue de mon roman.

Je me suis donc replongé dans mes classiques, ai relu un peu de latin et de grec ancien. Pour moi, c’est toujours un immense plaisir et une source d’inspiration inépuisable.

Liste des extraits: Homère, Iliade chant XX,  Virgile, Enéide, chant VIII (pour le premier thème) et Iliade, chant VI, chant XXI, fragment de Mimnerme (pour le second). Je ne précise pas les vers – ce serait trop fastidieux. Voici quelques traductions ci-dessous.

La grande peur du dieu des Enfers

Au moment où les armées des Achéens et des Troyens vont s’affronter, on assiste à un bouleversement cosmique. Poséidon (Neptune) ébranle la terre, les montagnes vacillent, la ville de Troie est secouée, les nefs sur le rivage tanguent et…

Hadès ou Pluton, chez les Romains.

L’enfer s’émeut au bruit de Neptune en furie:
Pluton sort de son trône, il pâlit, il s’écrie:
Il a peur que ce dieu, dans cet affreux séjour,
D’un coup de son trident ne fasse entrer le jour,
Et, par le centre ouvert de la terre ébranlée,
Ne fasse voir du Styx la rive désolée:
Ne découvre aux vivants cet empire odieux,
Abhorré des mortels, et craint même des dieux.

(Traduction de Boileau)

Les vers du texte original sont bien plus puissants. Le décor est planté. Les deux armées vont s’affronter, et même les dieux! Prélude grandiose au duel d’Hector et d’Achille.

L’homme dans toute sa misère

Pour terminer, le fragment d’un poète lyrique grec, un certain Mimnerme. Poème élégiaque sur la brièveté de nos jours…

Pour nous, comme les feuilles que fait pousser le printemps, lorsque s’accroît l’éclat du soleil, semblables à elles, nous jouissons des fleurs de la jeunesse, sans avoir appris des dieux où est le bien où est le mal. Mais voici que les sombres Parques se présentent à nous, nous apportant une misérable vieillesse et la mort. Nous jouissons peu de temps de nos jeunes années, de même que le soleil brille peu de temps sur la terre. Aussitôt qu’elles sont terminées, il vaut mieux mourir sur le champ que de continuer à vivre. Car mille maux assiègent notre âme ; parfois nous sommes ruinés et en proie à une douloureuse pauvreté ; un autre a perdu ses enfants, et c’est accablé de chagrin qu’il quitte la terre pour descendre aux enfers. Un autre a une maladie qui lui ôte la raison. Il n’est pas un homme auquel Jupiter n’envoie mille maux.

(Traduction de Louis Humbert)

Constance Marie Charpentier, Mélancolie

Cette semaine, j’ai lu par ailleurs Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra. Vaste poème philosophique, religieux – à sa manière. Il y aurait beaucoup à dire sur l’œuvre et sur son auteur. Mais nous nous arrêterons là…

 

Auteurs classiques et auto-édités, lectures de ces dernières semaines

Cette semaine, j’ai relu et apporté quelques corrections à mon roman. Je me suis concentré sur des points de détails, l’orthographe et le style. C’est un travail long, minutieux et particulièrement pénible. J’ai dû prendre le manuscrit à bras le corps et relire chaque chapitre phrase par phrase en faisant preuve de la plus grande rigueur. Des heures de concentration intense.

Cela m’a pris quatre jours pleins. Après les questions d’orthographe et de style, j’ai besoin de prendre un peu de hauteur et de recul. Aujourd’hui, j’ai envie de vous présenter mes dernières lectures.

Les classiques

Saint Julien fait penser à Charon, ici représenté par Gustave Doré, mais aussi à Oedipe dans la malédiction qui le frappe.

Trois contes de Gustave Flaubert. Trois petits chefs-d’œuvre que j’ai lus à voix haute ce printemps avant d’aller me coucher. Comme l’auteur, j’ai fait passer le texte au « gueuloir ». Un vrai plaisir. On parle beaucoup d' »Un cœur simple ». Je préfère, et de loin, « La Légende de Saint Julien l’Hospitalier ». Un véritable enchantement! C’est un Moyen Âge revisité, merveilleux, celui des châteaux, des chasses fabuleuses, des errances, des malédictions, des transfigurations. Le vitrail d’une église…

Gaspard de la Nuit d’Aloysius Bertrand. Cela faisait des années que je voulais lire ce recueil de poèmes en prose vanté par Baudelaire. Le diable, la nuit, les sorcières et les alchimistes, tous les thèmes du romantisme sont là. C’est un peu maniéré, mais plein de finesse, de légèreté et de fantaisie!

Genitrix de François Mauriac. Céline disait de Mauriac: « C’est un directeur d’école libre qui a mal tourné! » Il y a du vrai là-dedans. Nous avons affaire à un écrivain catholique au style désuet, mais ô combien agréable! Ses romans sont courts, très sombres, et dépeignent à merveille le milieu étriqué des familles bourgeoises de province. Ces personnages féminins, que ce soit la mère possessive ou l’épouse malheureuse, sont toujours d’une justesse extraordinaire. Le tout baigne dans une pénombre, un sentiment d’enfermement, de claustration, où se jouent des drames puissants.

La Montagne Magique de Thomas Mann. Cette nouvelle traduction, hélas! est épouvantable.

La Montagne magique (Der Zauberberg) de Thomas Mann. Un monument littéraire auquel il faudrait consacrer, non pas quelques lignes, mais des pages entières. Thomas Mann a l’art de faire de ces personnages des symboles et d’aborder les questions philosophiques les plus élevées. La vie dans le sanatorium de Davos, en altitude, n’est pas propice seulement à une réflexion sur le temps (Bergson), la pulsion sexuelle (Freud) et son rapport avec la maladie, en l’occurrence la tuberculose: le drame de l’âme allemande s’y joue, avec un jeune homme commun, Hans Castorp, pris entre l’humaniste Settembrini et le fanatique Naphta. Nul mieux que notre auteur n’a compris les idées, les pulsions, les conflits qui, sous les apparences, agitent un monde germanique beaucoup moins lisse, rigoureux et discipliné qu’il n’y paraît.

Les auto-édités

Le Bonheur d’Anna de William Alcyon. Voilà un roman feel good sur le phénomène de résilience cher à Boris Cyrulnik. Anna a perdu son compagnon dans l’attentat de Nice, le 14 juillet 2016. Elle se reconstruit peu à peu, apprend à sortir de la bulle dans laquelle elle s’est enfermée et à profiter à nouveau des plaisirs simples de la vie grâce à l’aide d’un mentor. Je ne suis pas un grand adepte de ce style de roman. J’aime les personnages ambigus, aux caractères plus tranchés et des intrigues axées sur le conflit. Pour moi, c’est là le cœur de la littérature. J’ai trouvé également un peu longuets les pauses café, les repas bio et les menus dans les bons restaurants de Normandie. Mais ce  roman fait du bien. C’est indéniable. En ces temps incertains, il apporte un peu de baume au cœur! Et puis, le nom de plume de l’auteur est une belle trouvaille. Alcyon, nom poétique d’un oiseau marin… On se souvient de vers d’André Chénier:

« Pleurez, doux alcyons ! ô vous, oiseaux sacrés,
Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez ! »

Tsahan d’Alex Parker. Ce roman de SF a reçu beaucoup de critiques positives – sûrement méritées – mais je n’ai pas réussi à entrer dedans. Dans ce genre de littérature, on crée un monde avec ses lois, ses personnages, une configuration particulière. Le lecteur peut s’y sentir à l’aise ou étranger, comme cela a été mon cas. Dernièrement, je n’ai pas apprécié non plus les nouvelles d’Asimov sur les robots, nouvelles tant vantées.

La Mort immortelle de Cixin Liu.

Mais, puisque nous en sommes à évoquer la Science Fiction, j’ai été plus que fasciné par La Mort immortelle du chinois Cixin Liu. Cet auteur est un génie. Il n’imagine pas le futur de l’humanité en usant de paramètres arbitraires, mais en s’appuyant sur des découvertes et des évolutions tout à fait plausibles. C’est un physicien et un romancier d’exception qui sait tirer parti de la théorie des cordes et d’univers aux dimensions multiples. Vous n’arrivez pas à vous représenter un monde doté de quatre dimensions spatiales? Cixin Liu y parvient, et il parvient à vous en donner une idée!

Pour terminer, quelques nouvelles en italien tirées du Progetto Babele, une revue littéraire. Une seule m’a plongé dans le quotidien de cette vie citadine, cette convivialité chère aux Italiens, la dolce vita. En plein confinement, ce fut un plaisir pour moi que d’assister à la soirée bien arrosée de jeunes avocats. Mais, les autres textes m’ont paru bien ternes. Il faut dire que je lisais en même temps les short stories de Roald Dahl, un maître en la matière. En quelques lignes, on entre dans une histoire, on s’identifie à un personnage et, surtout, on est pris dans un enjeu. L’art du suspense est là. C’est fin, enlevé, prenant, et l’on est si étonné par la chute qu’on repense longtemps à la nouvelle dans son ensemble.

Voilà donc pour mes quelques lectures de ces dernières semaines. Je n’ai pas parlé des auteurs que j’ai interviewés – vous pouvez les découvrir dans les précédents articles. Je n’ai pas abordé non plus quelques recherches sur les mythes effectués hier (Le héros aux mille et un visages de Joseph Campbell). Peut-être consacrerais-je un article à ce sujet ultérieurement. C’est tout à fait passionnant. J’espère vous avoir donné quelques envies de lectures. Il va de soi que les jugements que vous trouverez ici sont parfaitement subjectifs.

Alexandre Page – Partir, c’est mourir un peu (1)

Alexandre Page

Aujourd’hui, petite interview d’Alexandre Page, auteur de Partir, c’est mourir un peu, un roman historique sur les dernières années du règne de Nicolas II. Dans ce premier volet, nous allons nous intéresser au parcours de l’auteur et à la conception de son roman. Dans un second volet, nous nous pencherons sur la Russie fascinante et effrayante à la fois du dernier des Romanov.

Bonjour M. Page! Avant de commencer, est-ce que vous pouvez vous présenter rapidement et nous toucher un mot de vos travaux universitaires. Si je ne me trompe pas, vous avez consacré un mémoire et une thèse au peintre et sculpteur François Flameng… (En la matière, mes lecteurs et moi ne connaissons que Gustave Doré…)

Affiche de François Flameng

Bien sûr. Je suis historien de l’art et depuis la publication de mon premier roman Partir, c’est mourir un peu, en juillet 2019, écrivain de fictions, activité que je compte développer à l’avenir ! Du côté de mes travaux universitaires, j’ai précisément consacré un mémoire au peintre et accessoirement graveur François Flameng (1856-1923) et une thèse au graveur et accessoirement peintre Léopold Flameng (1831-1911), père du précédent. Il était graveur et non sculpteur, puisque le sculpteur réalise des sculptures en ronde-bosse ou en relief qui se suffisent à elles-mêmes, alors que le graveur cisèle un support avec diverses techniques qui vont servir d’élément imprimant, par exemple pour les illustrations des livres anciens. Ma thèse portait plus largement sur les évolutions du métier de graveur de reproduction (gravure d’après une œuvre existante) et d’illustrateur dans la seconde moitié du XIXe siècle, période qui voit émerger la photographie concurrente.

Dans Partir, c’est mourir un peu, on découvre les dernières années de l’Empire russe à travers un précepteur de la famille impériale. Qu’est-ce qui vous a amené à un projet aussi ambitieux? Avez-vous des attaches en Russie?

Non, aucune attache familiale en Russie. Simplement un attrait pour la Russie et en particulier pour le règne de Nicolas II et Nicolas II lui-même (et sa famille bien sûr). Le projet est ancien (au moins une dizaine d’années), mais ce n’est qu’après ma thèse que j’ai trouvé le temps de m’y consacrer pleinement et de trouver le bon axe pour traiter de ce sujet (à savoir un personnage fictif intégré à l’histoire et écrivant de faux mémoires). L’idée était d’éviter l’écueil du livre documentaire (qu’aurait donné une narration à la troisième personne) et d’avoir un personnage assez omniscient malgré tout (et donc, au cœur de l’histoire).

Afin de rédiger votre roman, vous avez réuni une somme considérable de documents. Est-ce que vous pouvez-nous expliquer comment vous avez synthétisé vos sources? comment vous avez pu opérer un tri et accorder à chaque document l’importance qui lui revenait? Comme vous le montrez,
c’est une période troublée où circulent toutes sortes de rumeurs et de calomnies. Il n’a pas dû être évident pour vous de démêler le vrai du faux!

J’ai commencé en utilisant une dizaine d’ouvrages de référence (toujours des témoignages de premières mains). J’ai obtenu une structure générale, un premier jet, mais plein de trous bien sûr. J’ai ensuite pris ma documentation livre après livre, article après article, en adjoignant à mon texte tout ce qui pouvait manquer en termes de détails, de scènes, d’anecdotes… Ma thèse m’a apporté une certaine méthodologie bien utile. J’ai très peu utilisé d’ouvrages d’historiens et aucun ouvrage récent, car mon personnage était censé écrire dans les années 40. Pour le vrai du faux, ça a été plus facile puisque la famille impériale a beaucoup écrit elle-même, donc il ne m’était pas très dur de voir que l’impératrice, par exemple, n’avait pas les liens avec le Kaiser qu’on lui prêtait.

Est-ce que vous pouvez évoquer les romanciers qui vous ont inspiré dans votre travail? Vous citez plusieurs noms sur votre site. Qui sont-ils et que vous ont-ils apporté?

Fabiola du cardinal Wiseman. Un auteur que je ne connaissais pas et qu’il me faudra découvrir dès que possible!

Ce sont moins des romanciers que des romans en particulier qui m’inspirent. Je dirai que le mélange fiction / histoire très documentée me vient de Fabiola de Nicholas Wiseman, un sommet méconnu en la matière, dans le contexte des premiers temps de l’église. Pour l’intérêt des belles descriptions je le dois à Tess d’Urberville et à Thomas Hardy. Il m’a sans doute apporté aussi un goût particulier pour le drame, évidemment très attaché aussi à la vie des Romanov. Puis de manière générale les auteurs russes qui m’apportent une certaine langue, des mots du « terroir », des expressions, et qui m’ont permis de donner plus d’authenticité à mon récit.

Merci pour ces réponses, M. Page, et rendez-vous ce week-end pour évoquer cette Russie troublée du début du XXe siècle. Nous y parlerons du tsar et de sa famille, et d’un certain Raspoutine…

Pour terminer, le Rondel de l’adieu d’Edmond Haraucourt, dont le premier vers constitue le titre du roman et que notre auteur cite au début de son oeuvre:

Partir, c’est mourir un peu,
C’est mourir à ce qu’on aime :
On laisse un peu de soi-même
En toute heure et dans tout lieu.

C’est toujours le deuil d’un vœu,
Le dernier vers d’un poème ;
Partir, c’est mourir un peu,
C’est mourir à ce qu’on aime.

Et l’on part, et c’est un jeu,
Et jusqu’à l’adieu suprême
C’est son âme que l’on sème,
Que l’on sème à chaque adieu :
Partir, c’est mourir un peu…

Les deux plus belles histoires d’amour (spécial Saint-Valentin)

Deux pépites émergeant d’un torrent de clichés

Des mythes de l’Antiquité aux scènes de cinéma contemporaines, en passant par le fin’amor du Moyen Âge, je dois bien admettre que les grandes histoires d’amour ne me transportent guère. Le sujet est éculé. On retrouve peu ou prou, depuis des siècles, les mêmes clichés sur les charmes de la personne aimée, les signes d’une passion naissante, le plaisir ineffable d’un premier baiser.

Parmi les textes que j’ai lus et fait étudier, il est deux œuvres qui me paraissent sortir du lot, et dont la lecture ne m’a jamais lassé.

Orphée et Eurydice, Manon Lescaut

Virgile
Virgile. Le poète était grand, avait la peau mate et une santé fragile. Il mourut au retour d’un voyage en Grèce, sans avoir pu achever l’Enéide. Il devait consacrer encore trois ans à son oeuvre et demanda, avant de mourir, à ce qu’elle soit détruite, ce que l’empereur Auguste refusa.

La première: Orphée ramenant Eurydice des Enfers, chez Virgile, auteur du Ier siècle av. J.-C. Les vers qui terminent les Géorgiques ne sont pas d’une beauté commune, ils appartiennent à une forme d’art achevée et supérieure. Tout est là: force, finesse, drame, sensibilité. Mais le poète de Mantoue, comme on le verra en traduction, est plus qu’un écrivain, c’est l’enfant chéri des Muses… La réincarnation même d’Orphée.

La seconde: Manon Lescaut. J’apprécie plus que tout ce roman du XVIIIe et le place même au-dessus de ce qu’a pu écrire Stendhal. Je l’ai lu une première fois à l’université, quand j’essayais tant bien que mal de combler les lacunes de ma culture littéraire – ce à quoi je ne suis toujours pas parvenu! Puis, je l’ai relu il y a deux ans, alors que j’étais de surveillance dans le couloir d’un petit collège pour le brevet. « T’as pas de chance, me disaient mes collègues en s’en allant, tu dois attendre que les dyslexiques finissent. Tu en as encore pour une bonne heure… »

J’étais bien plus chanceux qu’eux et je me fichais éperdument d’être assis seul dans un bâtiment en parties désert. A vrai dire, j’y étais sans vraiment y être. Je suivais le chevalier des Grieux dans sa folle passion pour Manon Lescaut. Et il n’existe pas de femmes plus charmantes que cette drôle de demoiselle.

Un auteur singulier

Virgile. Le poète était grand, avait la peau mate et une santé fragile. Il mourut au retour d'un voyage en Grèce, sans avoir pu achever l'Enéide. Il devait consacrer encore trois ans à son oeuvre et demanda, avant de mourir, à ce qu'elle soit détruite, ce que l'empereur Auguste refusa.
L’abbé Prévost.

Ce qu’il y a de plus surprenant dans notre littérature, c’est que l’auteur qui décrit le mieux les affres de la passion n’est pas un libertin, un poète romantique ou un écrivain à succès de nos jours, mais… un curé: l’abbé Prévost. Pas question d’amour mystique, comme chez Thérèse d’Avila, ou platonique. Manon est une « catin », comme l’écrit Montesquieu, et des Grieux un « fripon ». Issue d’un milieu modeste, Manon n’hésite pas à faire des infidélités à son amant pour extorquer de l’argent à des hommes plus riches et plus âgés. Elle se prostitue. Le jeune homme finit toujours par lui pardonner. Ensemble, ils font les quatre cents coups pour échapper à la misère et, au cours de son périple, le chevalier se dépouillera de tout et finira seul au bout du monde. La fin du roman est un drame pur, nu, d’une force et d’une simplicité que quelques continuateurs, comme Dumas fils, ont cherché en vain à atteindre.

Qu’on n’aille pas croire cependant que notre auteur, l’abbé Prévost, soit un dévot hypocrite, un tartufe. Il avait une foi sincère et, comme son personnage, était tiraillé entre sa vocation religieuse et une soif d’aventures, de voyages et d’amour. C’est dans une abbaye, en Hollande, qu’il écrit Manon Lescaut, qui n’est qu’un récit à l’intérieur d’une oeuvre plus vaste: Les Mémoires d’un homme de qualité.

Mais, j’en ai assez dit, voici deux extraits des chefs-d’oeuvre dont je veux vous parler en cette fête des amoureux. Remontant les siècles, je commencerai par Manon Lescaut et terminerai par une traduction en vers de Virgile, traduction de l’abbé Delille (encore un curé!).

Une déclaration d’amour enflammée

Le chevalier des Grieux, étudiant modèle, qui doit faire vœux de chasteté et entrer dans l’ordre des chevaliers de Malte, rencontre Manon, en tombe éperdument amoureux et quitte avec elle Amiens pour Paris. La jeune femme l’abandonne pour un homme plus riche. Le père du jeune noble fait enlever le chevalier, qui reprend ses études et essaie d’oublier tant bien que mal sa passion. Hélas! Il retrouve la jolie Manon. C’en est fait de toutes ses bonnes résolutions…

Les deux cousines de Watteau.
Les deux cousines de Watteau. La jeune femme de dos pourrait être Manon, dans les moments où elle mène la belle vie, près de Paris. Ceux qui ont lu mon journal de juillet-août savent que j’apprécie beaucoup Watteau, un grand peintre de la Régence.

Elle me répondit des choses si touchantes sur son repentir, et elle s’engagea à la fidélité par tant de protestations et de serments, qu’elle m’attendrit à un degré inexprimable. « Chère Manon, lui dis-je avec un mélange profane d’expressions amoureuses et théologiques, tu es trop adorable pour une créature. Je me sens le cœur emporté par une délectation victorieuse. Tout ce qu’on dit de la liberté à Saint-Sulpice est une chimère. Je vais perdre ma fortune et ma réputation pour toi ; je le prévois bien, je lis ma destinée dans tes beaux yeux ; mais de quelles pertes ne serai-je pas consolé par ton amour ! Les faveurs de la fortune ne me touchent point ; la gloire me paraît une fumée ; tous mes projets de vie ecclésiastique étaient de folles imaginations ; enfin tous les biens différents de ceux que j’espère avec toi sont des biens méprisables, puisqu’ils ne sauraient tenir un moment, dans mon cœur, contre un seul de tes regards. »

Quel style! Quel lyrisme! Mesdames, un homme vous a-t-il jamais tenu des propos si touchants… Parmi tous les personnages de notre littérature, il y a deux femmes que j’aimerais rencontrer: Yvonne de Galay, une jeune fille blonde, que je croiserais au bord d’un lac, par une soirée froide de février, et Manon Lescaut, pour laquelle je ferais, tout sage que je suis, autant de bêtises que le chevalier des Grieux!

Et, pour terminer, Le Rappel des oiseaux de Rameau, histoire de vous plonger dans l’ambiance de cette première moitié du XVIIIe siècle. Le morceau est censé être joué au clavecin. Il est bien plus beau au piano. En fermant les yeux, on croit voir des oiseaux se poser et sautiller sur les branches d’un arbre, par une fin d’après d’après-midi d’automne.

Orphée et Eurydice

Orphée a perdu sa chère Eurydice, mordue par un serpent, alors qu’elle essayait de fuir Aristée. Le poète descend aux Enfers, charme le redoutable Cerbère et parvient à convaincre Pluton et Proserpine (dieux des morts) de lui rendre son épouse. Ces derniers lui imposent une condition: durant tout le trajet du retour, Orphée marchera devant sa bien-aimée et ne devra pas se retourner avant d’avoir atteint la lumière du jour…

Camille Corot
Camille Corot, Orphée ramenant Eurydice des Enfers.

Enfin il revenait triomphant du trépas :
Sans voir sa tendre amante, il précédait ses pas ;
Proserpine à ce prix couronnait sa tendresse :
Soudain ce faible amant, dans un instant d’ivresse,
Suivit imprudemment l’ardeur qui l’entraînait,
Bien digne de pardon, si l’enfer pardonnait !
« Presque aux portes du jour, troublé, hors de lui-même,
Il s’arrête, il se tourne… il revoit ce qu’il aime !
C’en est fait ; un coup d’œil a détruit son bonheur ;
Le barbare Pluton révoque sa faveur,

Et des enfers, charmés de ressaisir leur proie,
Trois fois le gouffre avare en retentit de joie.
Eurydice s’écrie : « Ô destin rigoureux !
Hélas ! Quel dieu cruel nous a perdus tous deux ?
Quelle fureur ! Voilà qu’au ténébreux abîme
Le barbare destin rappelle sa victime.
Adieu ; déjà je sens dans un nuage épais
Nager mes yeux éteints, et fermés pour jamais. [superbe!]
Adieu, mon cher Orphée ! Eurydice expirante
En vain te cherche encor de sa main défaillante ;
L’horrible mort, jetant un voile autour de moi,
M’entraîne loin du jour, hélas ! et loin de toi. »
Elle dit, et soudain dans les airs s’évapore.
Orphée en vain l’appelle, en vain la suit encore,
Il n’embrasse qu’une ombre ; et l’horrible nocher
De ces bords désormais lui défend d’approcher.

Le texte original est plus puissant encore que la traduction que vous venez de lire. Qu’ajouter de plus sur ce passage? Rien. Je l’ai déjà dit. Virgile n’était pas un simple poète. C’était un demi-dieu.

Orphée, le poète inconsolable, charmant les bêtes sauvages aux sons de sa lyre. Il sera démembré par les Ménades auxquelles il s’était refusée. Sa tête tranchée, roulant dans les eaux d’un fleuve, répète sans fin le nom d’Eurydice…

Mes phares (2): George R. R. Martin

Le Trône de fer de George Martin… Au départ, j’étais intéressé par la série, beaucoup moins par l’auteur. En voguant sur Internet, dans la petite chambre de gîte que je louais après ma séparation, j’avais découvert qu’il s’agissait de la meilleure série du moment. Le Trône de fer… On devait être en 2015 ou 16. J’avais alors assez d’argent pour acheter des DVD: je me suis procuré les deux premières saisons. Très vite, j’ai été conquis.

On m’a prêté les livres plus tard. J’ai lu les premiers tomes par curiosité, en me disant que je perdais mon temps, sachant que je connaissais déjà la trame du récit. On a beaucoup critiqué, et à juste titre, la traduction du Trône de fer. L’incipit est imbuvable, presque incompréhensible, une prose ampoulée, touffue, obscure. On entre dans l’histoire avec la découverte des louveteaux et l’arrivée des Baratheon à Winterfell. Les inimitiés de l’adolescence, on le sent, conduiront aux haines mortelles de l’âge adulte. Peu à peu, le récit s’étoffe, les personnages prennent vie et se dispersent. On assiste à la naissance d’un monde.

George Martin possède selon moi deux qualités essentielles et rares: la profusion et la capacité à donner à voir. Il est beaucoup d’auteurs qu’on pense pouvoir égaler en les lisant. On se dit qu’avec un peu de chance et de temps, on pourrait connaître le même succès. Mais parvenir comme Martin à créer une multitude de personnages bien individualisés, proposer des épisodes, des rebondissements, tous nouveaux, tous inattendus, là est le prodige… Comme dans Le Seigneur des anneaux, il y a des héros que l’on suit avec moins d’enthousiasme que d’autres. Mais que cela est bien agencé! On croyait lire un livre et on découvre un monde.

Second point.

Rien à voir avec la Terre du Milieu imaginée par Tolkien, et pourtant on rêve tout autant…

On croit visiter Port-Réal avec les Stark, et l’arrivée de Tyrion Lannister aux Eyriés donne lieu à des descriptions d’une vivacité extraordinaire, tout comme les délires de Bran, après la chute qui le prive de l’usage de ses jambes. On plane avec lui au-dessus des terres de Westeros…

Je dirai encore un mot de la profondeur historique de la saga. Le monde de George Martin a une géographie particulière, mais aussi une histoire dans laquelle on retrouve un peu du mur d’Hadrien, des envahisseurs huns ou mongols, de l’empire romain, des traditions endogamiques de l’Egypte ancienne et, bien sûr, du Moyen Âge, avec, plus précisément, la guerre des Deux-Roses. Mais tout cela retravaillé, fondu, remanié par l’imagination débordante de l’auteur.

Voilà tout ce que j’aime, et qui est si rare dans la Fantasy: l’originalité, le réalisme, la beauté des descriptions, la richesse historique, le souffle épique.

George Martin? Une source d’inspiration pour Saga des Sept Cités, un écrivain modèle!

Mes phares (1): Rousseau

Rousseau, le premier auteur auquel j’ai pensé quand il m’a fallu décorer ma chaumière. A presque trois cents ans de distance, nous avons tous deux les mêmes goûts, les mêmes centres d’intérêt, la même sensibilité. Il y a bien des différences entre nous, et de taille. J’aime ma famille et mes filles plus que tout; il a abandonné tous ses enfants. La politique me laisse assez indifférent; il est un des maîtres à penser de la Révolution française. C’est enfin un génie prodigieux auquel j’ai honte de me comparer: je ne lui arrive pas à la cheville. Mais j’ai pensé aux Charmettes, près de Chambéry, en m’installant dans ma nouvelle demeure, et à l’ermitage à Montmorency. Nous aimons tous deux la solitude, la rêverie, les longues promenades à pieds. Il aimait « herboriser »; je préfère observer les insectes. Hier, je suis resté dix bonnes minutes à contempler une araignée sur sa toile et des libellules qui survolaient, sous le soleil de midi, un petit ruisseau bordé de menthes sauvages.

Rousseau avait une sensibilité exacerbée, un peu agaçante parfois, mais quel style dans les Confessions! Quelle audace dans ses aveux! C’est un rare classique dont j’ai dévoré plusieurs centaines de pages en moins d’une journée. Il est dommage que les derniers livres de cette autobiographie sentent la précipitation, témoignent d’un sentiment de persécution qui frôle la folie. Génie à part, notre homme s’est brouillé peu à peu avec tous ses amis et a fini sa vie seul, inquiet, persuadé d’être victime d’un vaste complot visant à salir sa mémoire.

Contrairement à Voltaire, le mondain, qui a fréquenté les meilleures écoles, puis les salons et la cour du roi de Prusse, qui a triomphé au théâtre, a porté des idées nouvelles, a pris parti dans les grandes affaires de son temps, Rousseau est un vagabond qui s’est formé sur le tas, et plus ou moins par lui-même. Il

Il m’est impossible de regarder cette photo sans éprouver une émotion des plus vives. C’est là que le maître a passé, en compagnie de Madame de Warens, les meilleurs moments de sa vie.

quitte les Charmettes pour Paris et, prodige, révolutionne la musique, le roman et la philosophie. Ce petit Genevois d’origine battra tous les Parisiens, et sur leur propre terrain! Il ne fera pas de vieux os, cependant, et regrettera même de s’être lancé dans les lettres. Caractère complexe, et lourd de contradictions.

Mais qu’on lise le discours sur les sciences et les arts, qui l’a fait connaître, celui sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, que l’on a beaucoup décrié, et à tort. Quelle verve! Quelle force! Quelle passion! On pourrait croire ses écrits dépassés par les dernières avancées de l’archéologie. Pas tant que cela. Notre philosophe procède à une reconstitution concise et lumineuse de l’histoire de l’humanité et explique comment les hiérarchies et les injustices sont apparues en ce bas monde. Ses confrères croient au progrès; il pense, lui, que la civilisation et les arts ont rendu l’homme malheureux. Il n’est peut-être pas si étonnant, finalement, qu’il ait eu tant d’ennemis!

De son parcours aux lignes de forces de sa philosophie, en passant par la sensibilité no

uvelle et préromantique des Confessions ou des Rêveries du promeneurs solitaires, tout m’inspire, tout me fascine chez cet homme. Une photocopie de son portrait est affiché dans mon bureau, avec ses yeux brillants d’intelligence. Et je me demande, avant de me mettre au travail, comment lui emprunter un peu de son immense talent.