Deux pièces de Sophocle (Oedipe roi et Ajax)

Suivant le programme que je me suis fixé depuis quelques mois, j’écris jusqu’à six heures et passe mes soirées à lire. Cette semaine, j’ai exhumé deux livres que j’avais achetés à Venise, où j’ai étudié un an avec Erasmus. Ils contiennent des tragédies de Sophocle (Ve siècle av. J.-C.) et, parmi celles-ci, j’ai relu Œdipe roi et découvert Ajax.

Oedipe roi

Ingres, Œdipe explique l’énigme du sphinx

Nous connaissons tous, au moins pour avoir fait de la psychologie a minima, l’histoire de ce héros malheureux qui tue son père et se marie avec sa mère, à laquelle il donne quatre enfants, conformément à un oracle prononcée à sa naissance. Au début de la pièce, Œdipe apparaît en pleine majesté. C’est un roi puissant et respecté de tous les habitants de Thèbes. Mais une peste frappe la cité et Apollon, que l’on vient de consulter pour y mettre fin, ordonne de retrouver et de punir le meurtrier de Laïos, le précédent roi. Notre héros va mener l’enquête et découvrir qu’il est lui-même l’assassin et que, sans le savoir, il a épousé sa mère. Drôle de roman policier! Les châtiments terribles qu’il a proférés contre le coupable, au début de la pièce, lui retombent dessus. La reine, épouse et sa mère, se pend à l’intérieur du palais. Il se crève les yeux et doit partir en exil.

Ajax

Ajax est, quant à lui, un grand héros de la guerre de Troie, mais qui se sent déshonoré et sombre dans la folie pour ne pas avoir obtenu les armes d’Achille après sa mort. Il en veut aux principaux chefs des Achéens (ou Grecs) et décide de tous les tuer. Aveuglé par Athéna, cependant, il ne fait que massacrer un troupeau de moutons et leurs bergers! Quand il revient à lui, il est dévasté et pense à mourir. Sa concubine lui présente son fils et tous les malheurs qu’ils encourront à sa mort. Ajax donne à croire qu’il veut se réconcilier avec ses ennemis, mais se rend sur la plage, loin de sa tente, et se jette sur son épée qu’il a plantée dans le sable. Une vive dispute éclate alors entre son demi-frère Teucer et Ménélas, puis Agamemnon, pour savoir si le corps doit recevoir une sépulture. Finalement, Ulysse paraît. C’est le pire ennemi d’Ajax, celui qui a obtenu par ruse les armes d’Achille, celui qui est à l’origine de son déshonneur et de sa folie. Mais il ne peut en vouloir à un mort, plaint même le défunt et convainc les deux chefs, à la surprise générale, de laisser ses compagnons l’enterrer.

La force du génie

Ces deux pièces, comme tout ce qui nous est resté du théâtre de Sophocle, sont assurément les plus grands textes jamais écrits. Nos Racine et Corneille paraissent bien plats à côté. Seul Shakespeare pourrait soutenir la comparaison, et encore…

La construction des intrigues de Sophocle est merveilleuse et donne, sur la fin, une impression de perfection et d’achèvement que tout artiste digne de ce nom se doit de rechercher. Les caractères sont définis avec une justesse surprenante; ils nous semblent familiers à vingt-cinq siècles de distance. Ils sont toujours à vif, nerveux, emportés, comme s’ils devinaient les calamités qui allaient s’abattre sur eux. Et cette violence est contrebalancée par le chœur, ces parties chantées qui faisaient de la tragédie antique une sorte d’opéra. Chez Sophocle, ils sont d’une poésie exquise.

La barrière de la langue et le gouffre des siècles

Pour apprécier ces textes dans toute leur splendeur, il faut maîtriser le grec ancien, sans quoi on passe à côté du rythme, des effets d’assonances et d’allitérations, de l’élan des tirades ou de la vivacité de la stichomythie (réponses vers à vers). Et encore, il manque la mise en scène et surtout la musique dont on ne sait pas grand-chose. Si seulement on pouvait remonter dans le temps, au siècle de Périclès, participer aux Grandes Dionysies, s’asseoir dans le théâtre d’Athènes et assister à une représentation de ces deux tragédies de Sophocle!

L’Oeuvre au Noir de Marguerite Yourcenar

La neige de ces derniers jours et la nuit qui tombe de bonne heure se sont prêtées à merveille à la lecture de L’Œuvre au Noir de Marguerite Yourcenar. C’est un roman que j’ai commencé il y a quelques années, abandonné, puis repris lundi, à vrai dire pour me rafraîchir le style après quelques lectures en anglais, et parce qu’il pourrait être question d’alchimie dans le dernier volet de Metamorphosis.

Le héros, Zénon, dont le nom est sûrement un clin d’œil au grand philosophe de l’Antiquité, célèbre pour ses paradoxes, naît à Bruges, pendant la Renaissance. Il est pour ainsi dire Belge, comme l’auteure. Curieusement, je me suis senti moins proche de lui, de son environnement, que de l’empereur des Mémoires d’Hadrien. Il faut dire que l’un est un être tempéré, un empereur féru de sagesse grecque, qui connaît une période faste et éclairée de l’histoire, tandis que l’autre est un personnage sombre, évoluant dans un siècle tourmenté. L’homosexualité de l’un est acceptée, renvoie à une tradition, celle de l’autre doit être tenue secrète, par crainte du bûcher. Le style des Mémoires est d’une grâce et d’une beauté souveraine, celui de L’Oeuvre au Noir rebute par son érudition et ses phrases surchargées. Malgré sa beauté toute flamande, je n’ai pas été très sensible à Hilzonde et l’aventurier, guerrier et poète à ses heures Henri-Maximilien ne m’a pas conquis par sa verve, que j’ai trouvé assez fausse.

Avec un peu de perspicacité, on peut reconnaître, sur la couverture de mon édition, les Chasseurs dans la neige de Brueghel l’Ancien.

« La formule « L’Œuvre au noir », nous dit l’auteure dans une série de note à la fin du roman, […] désigne dans les traités alchimiques la phase de séparation et de dissolution de la substance qui était, dit-on, la part la plus difficile du Grand Œuvre. » À vrai dire, c’est la première des trois phases. Moins pour Zénon un travail sur la matière, que sur lui-même. Le titre, outre la coloration sombre qu’il confère au récit, renvoie au parcours personnel du héros qui, en quête de vérité, se détache de tous les préjugés de son temps. Il est moins alchimiste que philosophe et médecin. La barbarie de son siècle le dégoûte et, quoique solitaire, il s’attache à apaiser les souffrances des hommes et femmes qui l’entourent. Sa critique féroce de la religion, sa croyance au progrès de la technique et des sciences, son ouverture d’esprit en font davantage un homme des Lumières qu’un humaniste de la Renaissance.

Marguerite Cleenwerck de Crayencour. A un « c » près, le nom de plume « Yourcenar » est un anagramme de « Crayencour. Notre auteure est la première femme à être élue à l’Académie française, en 1980. L’année de ma naissance!

Les notes de l’auteure, sur la fin de l’ouvrage, sont du plus grand intérêt pour le romancier. On y apprend que Marguerite Yourcenar, en reprenant avec Hadrien et Zénon des œuvres de jeunesses, a pris plaisir à retrouver ses personnages tout au long de sa vie. Proche en cela de Flaubert dans son rapport avec Emma Bovary, elle voyait la main de Zénon et pouvait même éprouver la sensation de la toucher. Cet être fictif au cours des années avait acquis pour elle une existence propre. Tout auteur, comme elle, se doit de donner vie à ses personnages, mais, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas une tâche aisée!

En tout cas, Marguerite Yourcenar dans cette fresque digne de Brueghel ou, parfois, de Jérôme Bosch, nous plonge dans l’univers de la Renaissance comme aucun historien ne pourrait le faire. Son roman est ardu, difficile d’accès, mais élève l’esprit et contient, surtout sur la fin, des pages d’une beauté admirable.

Chateaubriand au coin du feu

En début de semaine, je me suis accordé un petit plaisir: j’ai lu mes passages préférés des Mémoires d’outre-tombe au coin du feu. Il faut dire que le temps s’est considérablement rafraîchi et que, dans ma chaumière, le froid me pénétrait jusqu’aux os. Avant de plonger dans ma lecture, j’ai ramassé des branches mortes dans les bois alentour et les ai débitées à la hache. Les anciens disaient: « Le bois réchauffe deux fois ». Sous-entendu: « Quand on le casse et quand on le brûle… »

J’ai empilé mes bûches près de mon poêle et allumé le feu avec quelques touffes de genêts – bien sèches, leurs tiges flambent comme des allumettes. J’ai approché ma chaise et me suis laissé envahir par le frisson délicieux de la chaleur qui se répandait dans la pièce.

Chateaubriand peut paraître agaçant. C’est un auteur qui prend la pose. Malgré sa noblesse, une carrière d’homme politique et d’ambassadeur, des aventures avec les plus belles femmes de son temps, il se lamente sans cesse sur sa destinée, sur ce « jour où sa mère lui infligea la vie » . Le fameux vague à l’âme. Mes ancêtres, qui, à la même époque, vivaient à huit ou dix dans mon étroite cuisine, étaient bien plus à plaindre. Les romantiques sont tous ainsi. C’est aussi ce qui fait leur charme.

Il n’en demeure pas moins que le style de notre auteur est sans égal et qu’on lui doit les plus belles pages de notre littérature: René sur l’Etna, le chant de la grive, la vie dans le château de Combourg et les premiers émois du futur écrivain, le portrait de sa sœur Lucile – avec laquelle il entretient des rapports ambigus – la mort d’Atala, celle de Pauline de Beaumont, la fin grandiose des Mémoires … Ce n’est pas pour rien qu’on appelle François-René de Chateaubriand « l’enchanteur de Bretagne ». Il mêle la grâce du classicisme à la passion du romantisme. Un des sommets de notre littérature.

François-René de Chateaubriand. Le regard perdu au loin, les cheveux aux vents, les ruines en toile de fond… Tout le romantisme est là!

Pour terminer, un extrait de saison: « Mes joies de l’automne ».

Un caractère moral s’attache aux scènes de l’automne : ces feuilles qui tombent comme nos ans, ces fleurs qui se fanent comme nos heures, ces nuages qui fuient comme nos illusions, cette lumière qui s’affaiblit comme notre intelligence, ce soleil qui se refroidit comme nos amours, ces fleuves qui se glacent comme notre vie, ont des rapports secrets avec nos destinées.

Je voyais avec un plaisir indicible le retour de la saison des tempêtes, le passage des cygnes et des ramiers, le rassemblement des corneilles dans la prairie de l’étang, et leur perchée à l’entrée de la nuit sur les plus hauts chênes du grand Mail. Lorsque le soir élevait une vapeur bleuâtre au carrefour des forêts, que les complaintes ou les lais du vent gémissaient dans les mousses flétries, j’entrais en pleine possession des sympathies de ma nature. Rencontrais-je quelque laboureur au bout d’un guéret, je m’arrêtais pour regarder cet homme germé à l’ombre des épis parmi lesquels il devait être moissonné, et qui, retournant la terre de sa tombe avec le soc de la charrue, mêlait ses sueurs brûlantes aux pluies glacées de l’automne : le sillon qu’il creusait était le monument destiné à lui survivre.

Si vous vous ennuyez ce week-end, lisez ou relisez les premiers livres des Mémoires d’outre-tombe!

 

Il faut revenir aux classiques, et les recopier!

Avancée de mon dernier roman

La monnaie du pape.

Journée grise. Le brouillard recouvre les environs en de vastes nappes de bruines. Dans la semaine, cependant, j’ai profité de belles après-midis. J’ai éprouvé quelques difficultés dans les premiers jours à avancer dans mon dernier roman, Un Fléau venu d’ailleurs. Ma plume s’est pour ainsi dire déliée par la suite et j’ai bouclé quelques passages délicats, notamment une scène de rencontre que je voulais marquer d’une image puissante.

Je rappelle que ce roman constituera le deuxième volet de Metamorphosis. Le premier est disponible sur Amazon.

Revenir aux classiques

Pour mieux préparer certains passages, j’ai recopié hier plusieurs extraits de grands textes classiques. Je me perfectionne en étudiant les chefs-d’œuvre des grands, je m’en imprègne. Deux thèmes m’intéressaient tout particulièrement: le bouleversement du monde, avec une terre éventrée, et le caractère fugace et éphémère de la vie des hommes, que l’on compare aux feuilles des arbres. Je ne peux pas expliquer ce choix sans dévoiler l’intrigue de mon roman.

Je me suis donc replongé dans mes classiques, ai relu un peu de latin et de grec ancien. Pour moi, c’est toujours un immense plaisir et une source d’inspiration inépuisable.

Liste des extraits: Homère, Iliade chant XX,  Virgile, Enéide, chant VIII (pour le premier thème) et Iliade, chant VI, chant XXI, fragment de Mimnerme (pour le second). Je ne précise pas les vers – ce serait trop fastidieux. Voici quelques traductions ci-dessous.

La grande peur du dieu des Enfers

Au moment où les armées des Achéens et des Troyens vont s’affronter, on assiste à un bouleversement cosmique. Poséidon (Neptune) ébranle la terre, les montagnes vacillent, la ville de Troie est secouée, les nefs sur le rivage tanguent et…

Hadès ou Pluton, chez les Romains.

L’enfer s’émeut au bruit de Neptune en furie:
Pluton sort de son trône, il pâlit, il s’écrie:
Il a peur que ce dieu, dans cet affreux séjour,
D’un coup de son trident ne fasse entrer le jour,
Et, par le centre ouvert de la terre ébranlée,
Ne fasse voir du Styx la rive désolée:
Ne découvre aux vivants cet empire odieux,
Abhorré des mortels, et craint même des dieux.

(Traduction de Boileau)

Les vers du texte original sont bien plus puissants. Le décor est planté. Les deux armées vont s’affronter, et même les dieux! Prélude grandiose au duel d’Hector et d’Achille.

L’homme dans toute sa misère

Pour terminer, le fragment d’un poète lyrique grec, un certain Mimnerme. Poème élégiaque sur la brièveté de nos jours…

Pour nous, comme les feuilles que fait pousser le printemps, lorsque s’accroît l’éclat du soleil, semblables à elles, nous jouissons des fleurs de la jeunesse, sans avoir appris des dieux où est le bien où est le mal. Mais voici que les sombres Parques se présentent à nous, nous apportant une misérable vieillesse et la mort. Nous jouissons peu de temps de nos jeunes années, de même que le soleil brille peu de temps sur la terre. Aussitôt qu’elles sont terminées, il vaut mieux mourir sur le champ que de continuer à vivre. Car mille maux assiègent notre âme ; parfois nous sommes ruinés et en proie à une douloureuse pauvreté ; un autre a perdu ses enfants, et c’est accablé de chagrin qu’il quitte la terre pour descendre aux enfers. Un autre a une maladie qui lui ôte la raison. Il n’est pas un homme auquel Jupiter n’envoie mille maux.

(Traduction de Louis Humbert)

Constance Marie Charpentier, Mélancolie

Cette semaine, j’ai lu par ailleurs Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra. Vaste poème philosophique, religieux – à sa manière. Il y aurait beaucoup à dire sur l’œuvre et sur son auteur. Mais nous nous arrêterons là…

 

Lolita de Vladimir Nabokov

J’ai trouvé ce roman dans une de ces armoires que l’on voit fleurir depuis quelques années ici et là dans les centres-villes. Des rangées de livres usés sont à votre disposition. Vous en prenez un et en laissez un autre. Ce système de partage a ses inconvénients: les gens ont tendance à se débarrasser de leurs vieux bouquins et à se jeter sur les meilleurs et les plus récents. La meilleure monnaie chasse la bonne… Il n’en demeure pas moins que j’ai pu mettre la main sur une anthologie de nouvelles de Roald Dahl, en anglais, sur quelques romans de François Mauriac et sur… Lolita de Vladimir Nabokov.

Cet hiver, je vitupérais contre Gabriel Matzneff et voici, me dira-t-on, que je me plonge dans l’histoire scabreuse d’un homme d’âge mûr qui abuse d’une jeune demoiselle de douze ans et s’enfuit avec elle dans un vaste road trip à travers les Etats-Unis. Je ferai remarquer qu’il y a entre les deux auteurs une différence de taille. Le premier n’a jamais caché son penchant pour les mineures et a bâti son succès sur un travers propre à nos élites intellectuelles: s’étaler sur ses turpitudes et s’assurer le succès grâce au scandale. Le second se livre à une œuvre de fiction et, quoi qu’on en dise, l’érotisme y joue un rôle secondaire.

Vladimir Nabokov

Vladimir Nabokov a un talent extraordinaire. Comme pour Joseph Conrad, l’anglais n’est pas sa langue d’origine. Il écrit d’abord en russe. Avec le français, abondamment utilisé dans Lolita, il maîtrise parfaitement trois langues. On est surpris d’ailleurs par son aisance et la virtuosité de son style. Son vocabulaire est d’une grande richesse et le récit comporte toutes sortes de jeux de mots. Quand on pense que Nabokov se plaignait de son peu de facilité dans la langue de Shakespeare et regrettait le russe de son enfance! L’auteur est également un grand collectionneur et spécialiste de papillons, et un passionné d’échecs. Un personnage haut en couleur!

Parmi les auteurs, il y a ceux qui ont fait du droit, les plus nombreux dans notre littérature. Ils se caractérisent par une rigueur et une justesse toute classique. Il y a les médecins comme Rabelais et Céline pour lesquels le corps et ses nécessités ont toute leur importance. Et puis, les professeurs de littérature comme notre auteur, une espèce à part. L’oeuvre est d’une érudition foisonnante et il me serait bien difficile de mentionner toutes les références qui émaillent le récit: il me faudrait reprendre le livre, stylo en main, et me lancer dans une énumération fastidieuse de plusieurs dizaines de pages. La littérature érudite peut devenir périlleuse. On a vite fait de perdre le lecteur et d’obscurcir l’objet du récit proprement dit. Rien de tel dans Lolita. Humbert Humbert est un grand lettré dont les citations et références font les délices du lecteur.

A vrai dire, le narrateur est un personnage à la Edgar Allan Poe. La folie dans laquelle il s’enfonce, les obsessions pathologiques, les plans sophistiqués auquel il se livre, la confrontation finale avec un personnage qui n’est autre que l’incarnation de sa mauvaise conscience… tout nous rappelle l’auteur des Histoires extraordinaires. On pourrait ajouter le style dense, travaillé, presque maniéré. Plus on avance dans le texte et plus on doute de la véracité de ce qu’avance notre personnage. Plus on assiste à sa déchéance, tant physique que mentale. Les scènes sulfureuses n’occupent que le début du roman. L’auteur se concentre davantage sur les tentatives de son personnage pour approcher et conserver sa proie, échapper à son poursuivant et, finalement, la retrouver.

Dans le film de Stanley Kubrick, Dolorès Haze est un adolescente. Dans le roman, il s’agit quasiment d’une enfant de douze ans.

La nymphette n’est pas la victime que l’on croit. Elle impose ses caprices, sait manipuler son ravisseur. Elle comprend également toute l’horreur de la situation dans laquelle elle se trouve. Les deux personnages, évidemment, n’ont pas les mêmes centres d’intérêt. Dolorès, dite Lola, Lo ou Lolita, est une petite Américaine type qui est condamnée à vivre au quotidien avec un Européen entre deux âges, raffiné et ennuyeux. Les disputes ne manquent pas d’éclater et, peu à peu, elle prend le dessus sur son drôle d’amant. Après avoir été fascinée par son physique de star, elle ne voit plus en lui… qu’un père dont elle va pouvoir profiter. Il n’en reste pas moins qu’Humbert Humbert – il le reconnaît à demi-mot – l’a définitivement brisée. Lui échappant, elle fréquente des individus peu recommandables, se marie trop jeune, vit dans la misère et, on l’apprend dans le prologue, meurt en couche.

Comme je l’ai précisé au début de cet article, l’intérêt du roman ne réside pas dans l’aspect scabreux dans lequel se complaisent beaucoup de romanciers contemporains- Nabokov n’est jamais vulgaire. Rien d’autobiographique. Rien de moral ou d’immoral non plus. L’auteur a cherché à montrer simplement jusqu’où pouvait porter un penchant malsain, né au passage d’une amourette de jeunesse inassouvie. Il déploie une imagination débordante, présente sans fard l’Amérique de l’immédiate après-guerre, se livre à une critique savoureuse de la psychanalyse et nous invite à une lecture sur plusieurs niveaux: le récit d’abord, puis la fiabilité du narrateur et ses innombrables références. En plus de sillonner les routes des Etats-Unis, on nous invite à un voyage littéraire.

Est-il bien nécessaire de rappeler que ce roman est un des plus grands chefs d’œuvre du XXe siècle? Si vous n’en êtes pas certain, le seul moyen de vous en assurer est de le lire.

Quelques fleurs de prunier

Les derniers chapitres de Metamorphosis, le journal de Saurel

Encore quelques chapitres et le premier tome de Metamorphosis se trouvera dans le disque dur de mon ordinateur. J’en suis toujours au dénouement dont je parlais la semaine dernière. Une scène de bataille m’a causé quelques difficultés, mais j’en suis venu à bout. Je dispose d’un premier jet sur des feuilles simples, que je simplifie ou sur lequel je brode. Sur un cahier, des notes. On remarquera que sa couleur a changé. Le précédent était bleu.

Je n’oublie pas le « journal » que j’ai promis à mes abonnés. J’ai déjà en tête le titre « Les amours de Saurel », le découpage en chapitres et quelques traits d’humour. A quoi ressemblera le texte final? Difficile à dire. Les projets littéraires évoluent tellement de leur conception à leur aboutissement!

Quelques contraintes néanmoins que je m’imposerai: toutes les amourettes devront être fictives – pour des raisons qu’on devinera aisément – si bien que mon travail n’aura de journal que le nom, pas de vulgarités, de l’humour et de la vivacité. J’aimerais même glisser à l’intérieur une petite pièce de théâtre, une saynète. Voilà qui fait beaucoup!

Mais, dans l’immédiat, je dois terminer mon roman. Je suis comme un coureur de fond: si je m’arrête,  je ne pourrai plus reprendre.

Un concentré de poésie

Le samedi, je prends quelque repos, me consacre à la lecture et publie sur les réseaux sociaux. Et puis je flâne en ces jours de printemps pluvieux, en quête de petits instants de grâce. En ce moment, les pruniers sont en fleurs et je me souviens de ma passion pour la poésie asiatique, il y a quinze ans. Je disposais alors d’anthologies que j’ai égarées.

Quelle finesse, quel sens de l’observation chez les poètes japonais ou chinois! En quelques mots ils captent un instant de beauté fugace et vous plongent dans un état de rêverie délicieux.

Je pensais alors, et pense encore, que ces poèmes offrent aux romanciers d’excellents titres de chapitre. Il s’agit de donner la teneur d’un développement dans une formule aussi dense que possible. Ils permettent en outre de gagner en concision et en netteté dans les parties descriptives, à suggérer plus qu’à montrer. Si l’on prend garde de ne pas s’égarer, on gagne toujours à s’ouvrir aux cultures étrangères.

Je terminerai sur un haïku de saison qui illustrera mieux la teneur de mon propos que de longues dissertations.

Les rais de la lune/ Et le parfum des pruniers/Qui flotte dans la nuit… (Yosa Buson, XVIIIe siècle)

 

Stendhal, la révolte et la légèreté

Stendhal (Henri Beyle)
Stendhal, nom de plume de Henri Beyle (1783-1842)

Il est assez piquant, quand on connaît la haine que vouait Stendhal à Grenoble, de voir un lycée, ou plutôt « une cité scolaire », une bibliothèque, un musée, une université à son nom. Voilà ce que je me suis dit en revenant de mon petit séjour. Né en 1783, le jeune Henri Beyle (Stendhal est un de ses nombreux noms de plume) étouffe dans la société étriquée de cette petite ville de Province et, s’il se consacre corps et âme aux mathématiques, c’est pour pouvoir y échapper!

Les joies de l’introspection

C’est une agréable surprise que de ce plonger dans, ou plutôt, dans ses biographies. Stendhal prend plaisir à écrire sur lui-même, à s’examiner sous ses moindres coutures et à revenir sur les événements marquants de son existence. Dans la Vie d’Henry Brulard – examen de conscience d’un homme de cinquante ans – il écrit pour un lecteur imaginaire, qui découvrirait sa biographie aux alentours de 1880, des décennies plus tard, et bien après sa mort. Nul besoin de prendre la pose. L’auteur peut se montrer tel qu’il est. Ce qui nous frappe aujourd’hui, c’est à la fois sa modernité, sa sincérité et sa désinvolture. Stendhal est un anti-Chateaubriand, écrivain qu’il détestait par ailleurs.

Légèreté et désinvolture

Dans ce roman, je n’aime que le début: Fabrice Del Dongo qui découvre le feu à Waterloo. Le reste, les manœuvres de la Sanseverina, m’a paru assommant quand je l’ai lu en préparant le CAPES.

Dans le volume de la Pléiade que j’ai emprunté à la bibliothèque, on découvre de nombreux croquis associés à ses souvenirs, de la main de l’auteur – ce dernier a une mémoire spatiale surprenante -, des ajouts en marge du texte, des listes numérotées, comme dans une prise de notes, et des blancs qui n’ont jamais été remplis. Le manuscrit se termine d’ailleurs de façon abrupte sur l’évocation d’un amour « céleste ».

Toute l’oeuvre de Stendhal est ainsi. L’homme écrit très vite, sous le coup de la passion, et abandonne en cours de route la plupart de ses projets. La Chartreuse de Parme qu’il dicte est d’un accès difficile, Le Rouge et le Noir est son chef d’oeuvre. Avec plus de constance et d’application, on se dit que Stendhal aurait élaboré une oeuvre plus complète, plus structurée, qu’il aurait surpassé Balzac. Mais, il aurait perdu en authenticité. L’homme est léger. C’est ce qui fait son charme.

Une vie dédiée à l’amour

Avant d’écrire, Stendhal a aimé. A cinquante ans, au bord du lac d’Albano, près de Rome, il trace dans la « poussière », avec sa canne, les initiales des femmes qui ont marqué sa vie. A part son intelligence et son originalité, il n’a rien pour plaire. De l’avis des femmes qui l’ont fréquenté, il est très laid. Mais, il se laisse porter par la passion amoureuse, ce qui rend sa vie brouillonne et mouvementée. Il serait cocasse de raconter dans le détail le fiasco auprès de la jolie Alexandrine, une courtisane qui n’a pas dix-huit ans. Ses piètres performances sexuelles amusent toute une maison close. Certains s’intéresseront à la mentula idéale dans les Privilèges du 10 avril 1840. Dans ce texte singulier, je parlerai plutôt du souhait très romantique de posséder une bague merveilleuse. En la serrant dans son poing et en regardant une femme, on aurait le pouvoir de la rendre aussi amoureuse que l’était Héloïse d’Abélard.

Juste au-dessus de mon index se trouve la liste des femmes qui ont marqué la vie de Stendhal.
Juste au-dessus de mon index se trouve la liste des femmes qui ont marqué la vie de Stendhal.

La mère adorée et le père honni

Sans vouloir faire de la psychologie à la petite semaine, le  besoin d’affection féminine de Stendhal lui vient de sa mère, l’être qu’il aimait le plus au monde. Il la couvrait de baiser, cherchait sa « gorge », et aurait voulu qu’il n’y eût pas de vêtement entre elle et lui. Il n’a que sept ans quand elle meurt en couche et, par la suite, il cherche la même « fureur » dans l’amour chez d’autres femmes. Mme de Rênal dans Le Rouge et le Noir lui doit beaucoup. Son côté maternel auprès de ses trois enfants ajoute à son charme aux yeux du jeune Julien Sorel.

Un complexe d’Oedipe non résolu. Le petit Stendhal déteste son père qui l’interrompt dans ses baisers. Après la mort de son épouse, ce dernier confie son éducation à l’affreuse tante Séraphie et lui donne pour précepteur l’abbé Raillane. Le jeune garçon vit sous le joug d’une effroyable tyrannie. A la mort de sa tante, il tombe d’ailleurs à genoux et remercie Dieu!

La révolte et la dissimulation

C’est en lisant les Mémoires d’un homme de qualité de l’abbé Prévost, dont j’ai parlé précédemment, qu’il apprend la nouvelle de la mort du roi. On est en 1793. Son père est atterré, lui se réjouit que le traître ait été guillotiné. Les idées politiques de notre auteur, son adhésion aux valeurs de la Révolution, son engagement auprès de Napoléon, sont une forme de révolte. Toute sa vie, il cherchera à oublier dans les plaisirs une enfance solitaire, dans un milieu étriqué, un père médiocre. Il sera libéral.

Julien Sorel
Julien Sorel entre Madame de Rênal et Madame Derville. Au cours d’une soirée, à l’ombre d’un tilleul, il effleure la main de Madame de Rênal et se promet, le lendemain, de la serrer à nouveau, ou de se « brûler la cervelle »…

De là encore, le côté dissimulateur d’un enfant qui promène en cachette un drapeau tricolore qu’on finit par lui enlever, d’un jeune homme qui doit cacher sa haine des curés et de la religion, comme Julien Sorel, d’un auteur qui usera de pseudonymes comme de masques toute sa vie, non seulement pour échapper à la répression – les Royalistes ont repris le pouvoir en 1815 – mais pour le plaisir de changer d’apparence, d’entrer dans la peau d’un autre. Stendhal rejette jusqu’à la part d’identité qu’il tient de son père. Il n’est pas Beyle, mais Gagnon, le nom de jeune fille de sa mère. Et il s’invente une lointaine ascendance italienne.

L’Italie et l’amour

L’Italie! La musique, l’art, les femmes. La conversation, le bon goût. Les spectacles. Voilà le paradis de Stendhal, juste de l’autre côté des Alpes auxquelles est adossé Grenoble. Il la découvre en s’engageant dans les troupe de Napoléon aux alentours de 1800. Il ne l’oubliera jamais. Il l’aime, il veut y retourner. Bien avant de mourir, il imagine son épitaphe sur une plaque de marbre de la forme d’une carte à jouer. Son prénom devient Arrigo Beyle. Pour la postérité, il ne sera pas français, encore moins grenoblois, mais milanais (« Milanese »).

César désirait une mort brutale et inattendue, Stendhal être frappé simplement d’apoplexie. S’il n’a pas eu la chance qu’il aurait espéré en amour, le destin voudra bien exaucer ce voeu-là en 1842.

Le concept merveilleux de cristallisation

Mathilde Viscontini Dembowski
Mathilde Viscontini Dembowski

En Italie, Stendhal rencontre la belle « Métilde » Dembowski, dont l’amour malheureux devait marquer sa vie et lui inspirer le fameux concept de cristallisation qu’il développe dans De l’amour, un essai écrit au crayon. Voici un texte splendide qui explique exactement de quoi il retourne:

La première cristallisation commence. On se plaît à orner de mille perfections une femme de l’amour de laquelle on est sûr ; on se détaille tout son bonheur avec une complaisance infinie. Cela se réduit à s’exagérer une propriété superbe, qui vient de nous tomber du ciel, que l’on ne connaît pas, et de la possession de laquelle on est assuré. Laissez travailler la tête d’un amant pendant vingt-quatre heures, et voici ce que vous trouverez. Aux mines de sel de Salzbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d’arbre effeuillé par l’hiver; deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations brillantes : les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d’une mésange, sont garnies d’une infinité de diamants mobiles et éblouissants ; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif. Ce que j’appelle cristallisation, c’est l’opération de l’esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections.”

Sorel et Saurel

Dans la page de droite, Stendhal parle de cet « insolent maraud de Peyronnet » qu’on aurait dû mettre à mort, selon lui, en 1830 – quand Charles X fut renversé. Peyronnet… mon nom de famille. Mais l’homme politique ultra-royaliste dont il est question n’est pas de mes ancêtres. En 1830, ces derniers étaient de modestes paysans qui vivaient aux Sagnes-et-Goudoulet, en Ardèche.

Si j’ai beaucoup d’admiration pour Stendhal, je suis plutôt dans le camp d’en face en tant qu’écrivain. Je lui préfère Chateaubriand. Je n’ai pas pour idéal le style du Code d’Etat civil. J’aime la grâce, la poésie, la fluidité. Avant de publier un manuscrit, j’écris de nombreux brouillons. Mais j’aime la légèreté et l’authenticité de cet homme et, en prenant pour nom de plume Saurel, j’ai pensé à de lointains ancêtres de ma mère, mais aussi au héros de Le Rouge et le Noir. Pour la petite anecdote, une collègue me répétait qu’elle se représentait Julien Sorel sous mes traits!

Les deux plus belles histoires d’amour (spécial Saint-Valentin)

Deux pépites émergeant d’un torrent de clichés

Des mythes de l’Antiquité aux scènes de cinéma contemporaines, en passant par le fin’amor du Moyen Âge, je dois bien admettre que les grandes histoires d’amour ne me transportent guère. Le sujet est éculé. On retrouve peu ou prou, depuis des siècles, les mêmes clichés sur les charmes de la personne aimée, les signes d’une passion naissante, le plaisir ineffable d’un premier baiser.

Parmi les textes que j’ai lus et fait étudier, il est deux œuvres qui me paraissent sortir du lot, et dont la lecture ne m’a jamais lassé.

Orphée et Eurydice, Manon Lescaut

Virgile
Virgile. Le poète était grand, avait la peau mate et une santé fragile. Il mourut au retour d’un voyage en Grèce, sans avoir pu achever l’Enéide. Il devait consacrer encore trois ans à son oeuvre et demanda, avant de mourir, à ce qu’elle soit détruite, ce que l’empereur Auguste refusa.

La première: Orphée ramenant Eurydice des Enfers, chez Virgile, auteur du Ier siècle av. J.-C. Les vers qui terminent les Géorgiques ne sont pas d’une beauté commune, ils appartiennent à une forme d’art achevée et supérieure. Tout est là: force, finesse, drame, sensibilité. Mais le poète de Mantoue, comme on le verra en traduction, est plus qu’un écrivain, c’est l’enfant chéri des Muses… La réincarnation même d’Orphée.

La seconde: Manon Lescaut. J’apprécie plus que tout ce roman du XVIIIe et le place même au-dessus de ce qu’a pu écrire Stendhal. Je l’ai lu une première fois à l’université, quand j’essayais tant bien que mal de combler les lacunes de ma culture littéraire – ce à quoi je ne suis toujours pas parvenu! Puis, je l’ai relu il y a deux ans, alors que j’étais de surveillance dans le couloir d’un petit collège pour le brevet. « T’as pas de chance, me disaient mes collègues en s’en allant, tu dois attendre que les dyslexiques finissent. Tu en as encore pour une bonne heure… »

J’étais bien plus chanceux qu’eux et je me fichais éperdument d’être assis seul dans un bâtiment en parties désert. A vrai dire, j’y étais sans vraiment y être. Je suivais le chevalier des Grieux dans sa folle passion pour Manon Lescaut. Et il n’existe pas de femmes plus charmantes que cette drôle de demoiselle.

Un auteur singulier

Virgile. Le poète était grand, avait la peau mate et une santé fragile. Il mourut au retour d'un voyage en Grèce, sans avoir pu achever l'Enéide. Il devait consacrer encore trois ans à son oeuvre et demanda, avant de mourir, à ce qu'elle soit détruite, ce que l'empereur Auguste refusa.
L’abbé Prévost.

Ce qu’il y a de plus surprenant dans notre littérature, c’est que l’auteur qui décrit le mieux les affres de la passion n’est pas un libertin, un poète romantique ou un écrivain à succès de nos jours, mais… un curé: l’abbé Prévost. Pas question d’amour mystique, comme chez Thérèse d’Avila, ou platonique. Manon est une « catin », comme l’écrit Montesquieu, et des Grieux un « fripon ». Issue d’un milieu modeste, Manon n’hésite pas à faire des infidélités à son amant pour extorquer de l’argent à des hommes plus riches et plus âgés. Elle se prostitue. Le jeune homme finit toujours par lui pardonner. Ensemble, ils font les quatre cents coups pour échapper à la misère et, au cours de son périple, le chevalier se dépouillera de tout et finira seul au bout du monde. La fin du roman est un drame pur, nu, d’une force et d’une simplicité que quelques continuateurs, comme Dumas fils, ont cherché en vain à atteindre.

Qu’on n’aille pas croire cependant que notre auteur, l’abbé Prévost, soit un dévot hypocrite, un tartufe. Il avait une foi sincère et, comme son personnage, était tiraillé entre sa vocation religieuse et une soif d’aventures, de voyages et d’amour. C’est dans une abbaye, en Hollande, qu’il écrit Manon Lescaut, qui n’est qu’un récit à l’intérieur d’une oeuvre plus vaste: Les Mémoires d’un homme de qualité.

Mais, j’en ai assez dit, voici deux extraits des chefs-d’oeuvre dont je veux vous parler en cette fête des amoureux. Remontant les siècles, je commencerai par Manon Lescaut et terminerai par une traduction en vers de Virgile, traduction de l’abbé Delille (encore un curé!).

Une déclaration d’amour enflammée

Le chevalier des Grieux, étudiant modèle, qui doit faire vœux de chasteté et entrer dans l’ordre des chevaliers de Malte, rencontre Manon, en tombe éperdument amoureux et quitte avec elle Amiens pour Paris. La jeune femme l’abandonne pour un homme plus riche. Le père du jeune noble fait enlever le chevalier, qui reprend ses études et essaie d’oublier tant bien que mal sa passion. Hélas! Il retrouve la jolie Manon. C’en est fait de toutes ses bonnes résolutions…

Les deux cousines de Watteau.
Les deux cousines de Watteau. La jeune femme de dos pourrait être Manon, dans les moments où elle mène la belle vie, près de Paris. Ceux qui ont lu mon journal de juillet-août savent que j’apprécie beaucoup Watteau, un grand peintre de la Régence.

Elle me répondit des choses si touchantes sur son repentir, et elle s’engagea à la fidélité par tant de protestations et de serments, qu’elle m’attendrit à un degré inexprimable. « Chère Manon, lui dis-je avec un mélange profane d’expressions amoureuses et théologiques, tu es trop adorable pour une créature. Je me sens le cœur emporté par une délectation victorieuse. Tout ce qu’on dit de la liberté à Saint-Sulpice est une chimère. Je vais perdre ma fortune et ma réputation pour toi ; je le prévois bien, je lis ma destinée dans tes beaux yeux ; mais de quelles pertes ne serai-je pas consolé par ton amour ! Les faveurs de la fortune ne me touchent point ; la gloire me paraît une fumée ; tous mes projets de vie ecclésiastique étaient de folles imaginations ; enfin tous les biens différents de ceux que j’espère avec toi sont des biens méprisables, puisqu’ils ne sauraient tenir un moment, dans mon cœur, contre un seul de tes regards. »

Quel style! Quel lyrisme! Mesdames, un homme vous a-t-il jamais tenu des propos si touchants… Parmi tous les personnages de notre littérature, il y a deux femmes que j’aimerais rencontrer: Yvonne de Galay, une jeune fille blonde, que je croiserais au bord d’un lac, par une soirée froide de février, et Manon Lescaut, pour laquelle je ferais, tout sage que je suis, autant de bêtises que le chevalier des Grieux!

Et, pour terminer, Le Rappel des oiseaux de Rameau, histoire de vous plonger dans l’ambiance de cette première moitié du XVIIIe siècle. Le morceau est censé être joué au clavecin. Il est bien plus beau au piano. En fermant les yeux, on croit voir des oiseaux se poser et sautiller sur les branches d’un arbre, par une fin d’après d’après-midi d’automne.

Orphée et Eurydice

Orphée a perdu sa chère Eurydice, mordue par un serpent, alors qu’elle essayait de fuir Aristée. Le poète descend aux Enfers, charme le redoutable Cerbère et parvient à convaincre Pluton et Proserpine (dieux des morts) de lui rendre son épouse. Ces derniers lui imposent une condition: durant tout le trajet du retour, Orphée marchera devant sa bien-aimée et ne devra pas se retourner avant d’avoir atteint la lumière du jour…

Camille Corot
Camille Corot, Orphée ramenant Eurydice des Enfers.

Enfin il revenait triomphant du trépas :
Sans voir sa tendre amante, il précédait ses pas ;
Proserpine à ce prix couronnait sa tendresse :
Soudain ce faible amant, dans un instant d’ivresse,
Suivit imprudemment l’ardeur qui l’entraînait,
Bien digne de pardon, si l’enfer pardonnait !
« Presque aux portes du jour, troublé, hors de lui-même,
Il s’arrête, il se tourne… il revoit ce qu’il aime !
C’en est fait ; un coup d’œil a détruit son bonheur ;
Le barbare Pluton révoque sa faveur,

Et des enfers, charmés de ressaisir leur proie,
Trois fois le gouffre avare en retentit de joie.
Eurydice s’écrie : « Ô destin rigoureux !
Hélas ! Quel dieu cruel nous a perdus tous deux ?
Quelle fureur ! Voilà qu’au ténébreux abîme
Le barbare destin rappelle sa victime.
Adieu ; déjà je sens dans un nuage épais
Nager mes yeux éteints, et fermés pour jamais. [superbe!]
Adieu, mon cher Orphée ! Eurydice expirante
En vain te cherche encor de sa main défaillante ;
L’horrible mort, jetant un voile autour de moi,
M’entraîne loin du jour, hélas ! et loin de toi. »
Elle dit, et soudain dans les airs s’évapore.
Orphée en vain l’appelle, en vain la suit encore,
Il n’embrasse qu’une ombre ; et l’horrible nocher
De ces bords désormais lui défend d’approcher.

Le texte original est plus puissant encore que la traduction que vous venez de lire. Qu’ajouter de plus sur ce passage? Rien. Je l’ai déjà dit. Virgile n’était pas un simple poète. C’était un demi-dieu.

Orphée, le poète inconsolable, charmant les bêtes sauvages aux sons de sa lyre. Il sera démembré par les Ménades auxquelles il s’était refusée. Sa tête tranchée, roulant dans les eaux d’un fleuve, répète sans fin le nom d’Eurydice…

L’affaire Matzneff

Il aura fallu le témoignage d’une victime, Vanessa Springora, dans une oeuvre à sensation, pour qu’on comprenne qui est l’individu dont je vais vous toucher deux mots. Curieux! Dans les salons chics et milieux littéraires, tout le monde savait depuis trente ans.

Comment j’ai découvert Gabriel Matzneff

Gabriel Matzneff en 1983. Je
Gabriel Matzneff en 1983. Je ne voudrais pas faire de délit de faciès, mais cet homme porte sur lui le mal qui le consume.

En 2004-2005, j’ai été pris d’une boulimie de lecture. Je préparais le CAPES en candidat libre à Paris et, afin de réussir ma dissertation, je m’étais organisé de façon à balayer les principaux auteurs de notre littérature. J’écumais les bibliothèques au Jardin des Plantes, à Sainte-Geneviève et au Centre Pompidou.

En mangeant, j’écoutais France Culture.

De Sade à Raspoutine

Portrait supposé du marquis de Sade. Ayant vécu dans la second moitié du XVIIIe siècle, il est très représentatif d'une période de décadence et de débauche dans l'aristocratie française.
Portrait supposé du marquis de Sade. Ayant vécu dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, cet homme est très représentatif d’une période de décadence et de débauche de l’aristocratie française.

C’est comme cela que j’ai fait connaissance, pour ainsi dire, avec ce drôle de monsieur. Une interview… Matzneff avait pour référence le marquis de Sade qui, soit dit en passant, a passé une partie de sa vie en prison pour séquestration, inceste et torture. Il est de bon ton de le citer pour se donner un certain air. Il a un côté dérangeant. Plongez-vous dans ses romans. Ce n’est ni plus ni moins que de la pornographie. A côté du Mummy Porn en vogue aujourd’hui, un avantage de taille: le style. Est-ce que cela rattrape le fond, à vous d’en décider…

Raspoutine. La photo parle d'elle-même. Cet homme était à la fois un fanatique et un possédé.
Raspoutine. La photo parle d’elle-même. Vous avez là un fanatique et un possédé.

Matzneff ne jurait donc que par Sade, mais aussi par Raspoutine, l’âme damnée de la tsarine, avant la Révolution de 17, et les sectes et mouvements mystiques qui s’épanouissaient alors en Russie. Là-dedans, une conception particulière de la religion chrétienne: pécher autant que possible pour se sentir coupable et mériter la rédemption. D’origines russes, Matzneff était fasciné par les débauches auxquelles se livraient les hommes et femmes de cette époque. De cet entretien, il ressortait que la sexualité et toutes ses déviances étaient au cœur de sa vie et de son oeuvre.

Perversion et tourisme sexuel

Dans une bibliothèque publique, je suis tombé sur un de ses romans quelques semaines plus tard. Etudiant de près le XIXe, je devais chercher les œuvres complètes de Mérimée ou Maupassant, tout proches sur les étagères. J’ai lu en diagonale un roman qui avait tout d’un journal de voyage. Le narrateur se rendait en Thaïlande où il pouvait donner libre cours à son goût immodéré pour des adolescentes de dix à quinze ans. Cet homme-là profitait de la misère du sud de l’Asie et, en tant que riche occidental, se retrouvait dans un espace de liberté absolue. Deux passages abjects m’ont frappé: l’un où il prête à une gamine ses désirs, des cochonneries qu’il m’est impossible de préciser, un autre où l’un de ses amis s’accorde du bon temps avec de très jeunes garçons.

Daniel Cohn-Bendit et Frédéric Mitterrand

Frédéric Mitterrand
Frédéric Mitterrand, le neveu d’un président. Quand La Mauvaise Vie est parue, mon ex, qui était libraire, a été surprise de voir cette autobiographie encensée par les milieux branchés.

Dans ces milieux-là, c’est ainsi qu’on se montre transgressif, qu’on crée le scandale et qu’on assure la promotion d’un livre. Daniel Cohn Bendit ne s’y est pas pris autrement dans Le Grand Bazar ou quand il expliquait sur les plateaux de télé qu’il est « fantastique » d’être déshabillé par une fillette de cinq ans. On trouve La Mauvaise vie de Frédéric Mitterrand en vente libre sur Amazon. Ses confessions sordides rapportent encore de l’argent à leur auteur. Vous pouvez en feuilleter les premières pages. Si vous trouvez un meilleur exemple de détournement de mineurs, faites-moi signe… Ces écrits ont attiré quelques déboires à ce neveu de président de la République. En 2009, il prend la défense de Roman Polanski, accusé d’avoir violée une jeune fille dans les années 70. Entre pédophiles et hommes du grand monde, on se soutient. Marine Le Pen évoque quelques pages de La Mauvaise vie dans les médias et la polémique, qui se déchaînait contre le réalisateur américain, lui retombe dessus. Il lui suffira de passer au JT de 20h. Les « gosses » de son livre ont en réalité « quarante ans ». L’auteur essuie la sueur qui perle sur son front. Affaire classée.

L’impunité des puissants

Daniel Cohn-Bendit.
Daniel Cohn-Bendit (« pauvre conne » disait de lui Desproges). Certes, on ne peut réduire le parcours de cet homme, son militantisme et son engagement pour l’écologie et l’Europe à un livre et quelques provocations télévisuelles. Mais il faut bien admettre que les médias se sont montrés pour le moins complaisants à son égard.

Que ce soit pour Cohn-Bendit ou Mitterrand, nous noterons qu’il revient souvent à l’extrême droite de mettre les pieds dans le plat. Cela décrédibilise l’attaque, passe pour un coup bas. Comment ose-t-on renvoyer à la figure de telles personnalités ces vieilles affaires? Il n’y a que des fascistes ou des antisémites pour se permettre des choses pareilles.

Dans les affaires de pédophilie frappant l’Eglise, on prononce des sentences sans appel – et ce n’est que justice. Les histoires d’amalgames et autre n’ont pas cours. Toute l’institution est responsable des crimes d’un seul homme. Ici, vous avez des auteurs, des hommes politiques, de télévision, qui se sont adonnés aux mêmes abominations, ont écrit des livres, sont passés dans diverses émissions pour s’en vanter, en ont tiré de l’argent… et il est de mauvais ton de les rappeler à leurs turpitudes. Non seulement, ils continuent pour beaucoup à parader, mais – je pense à Cohn- Bendit – ils donnent des leçons de morale au bon peuple.

La responsabilité des médias

Certains, comme notre Gabriel Matzneff, finissent par avoir des ennuis. On est passé de la permissivité des années 70-80 aux #metoo et #balancetonporc. Le vieux satire, malgré ses soutiens, est tombé sur plus fort que lui.

Mais on en fait un cas isolé. Matzneff écrivait dans son coin. Personne ne savait rien de ses penchants pour les très jeunes filles… Ses livres, cependant, se trouvaient dans les bonnes librairies et les bibliothèques municipales, leur auteur était interviewé par Bernard Pivot et passait sur une radio publique comme France Culture…

Au fond, je pose une petite question. Les médias n’auraient-ils pas une part de responsabilité dans la publicité malsaine faite à cet individu? Ne pourrait-on pas les accuser d’avoir fait indirectement l’apologie d’actes pédophiles?

Je dis ça, je dis rien, comme on dit.

Une plume de corbeau

Promenade vespérale

Quelques flocons sont tombés ce soir, un peu avant la tombée de la nuit. Le ciel, barré à l’horizon d’une longue bande de brume, offrait des couleurs extraordinaires. En marchant dans les prés couverts d’une fine pellicule de neige, je suis tombé sur une plume de corbeau. J’ai plongé dans une méditation profonde et me suis souvenu d’un poème célèbre.

Le Corbeau d’Edgar Allan Poe (traduction de Mallarmé)

Portrait de Stéphane Mallarmé par Edouard Manet
Portrait de Stéphane Mallarmé par Edouard Manet

« Le Corbeau » (« The Raven ») a été traduit par Stéphane Mallarmé, poète français de la fin du XIXe siècle qui, soit dit en passant, a enseigné à Tournon, en Ardèche (dans son journal intime, il précise qu’ « art » et « dèche » résume sa vie à merveille!). Sa poésie est pour le moins hermétique, mais certaines de ces œuvres sont ce qu’il y a de plus pur et de plus recherché dans notre langue. Mes profs de fac portaient cet écrivain aux nues. Autre grand traducteur de Poe: Baudelaire, bien entendu, qui a plus d’affinités encore avec son confrère américain.

Je vous livre ici les trois dernières strophes. Pour bien les comprendre, il faut avoir en tête que le narrateur vient de perdre sa bien-aimée, Lénore. Un corbeau frappe de son bec à sa porte et, à toutes ses plaintes, répond un sempiternel « Nevermore! » (Jamais plus!). Il vient de se poser sur un buste de Pallas (Athéna). La symbolique est forte: la mélancolie, ou plutôt le spleen, vient de prendre possession de son esprit.

« Prophète, dis je, être de malheur ! prophète, oui, oiseau ou démon ! Par les Cieux sur nous épars — et le Dieu que nous adorons tous deux — dis à cette âme de chagrin chargée si, dans le distant Eden, elle doit embrasser une jeune fille sanctifiée que les anges nomment Lénore — embrasser une rare et rayonnante jeune fille que les anges nomment Lénore. » Le Corbeau dit : « Jamais plus ! »

« Que ce mot soit le signal de notre séparation, oiseau ou malin esprit, » hurlai-je, en me dressant. « Recule en la tempête et le rivage plutonien de Nuit ! Ne laisse pas une plume noire ici comme un gage du mensonge qu’a proféré ton âme. Laisse inviolé mon abandon ! quitte le buste au-dessus de ma porte ! ôte ton bec de mon cœur et jette ta forme loin de ma porte ! » Le Corbeau dit : « Jamais plus ! »

Et le Corbeau, sans voleter, siège encore — siège encore sur le buste pallide de Pallas, juste au-dessus de la porte de ma chambre, et ses yeux ont toute la semblance des yeux d’un démon qui rêve, et la lumière de la lampe, ruisselant sur lui, projette son ombre à terre : et mon âme, de cette ombre qui gît flottante à terre, ne s’élèvera — jamais plus !

Le texte original (The Raven)

Dans cette traduction, hélas! en prose, on perd le rythme du vers et les dernières syllabes, à la fin de chaque strophe, qui reviennent comme un refrain lancinant. Edgar Allan Poe était un penseur, un intellectuel, et dans un écrit célèbre, il explique la genèse de ce poème, une composition pour le moins méthodique. Pour lui, rien de plus triste et de plus émouvant que la mort d’une jeune et jolie femme. Le sujet est trouvée.

Le choix du « nevermore » évoqué ci-dessus? Le « o »et le « r » sont pour lui les sons les plus riches, les plus denses de sa langue. Ils évoquent les croassements d’un corbeau… Le poète explique qu’il a commencé par écrire la fin et qu’il s’est interdit, dans la composition de ce qui vient auparavant, de rédiger quelque chose de plus puissant. Mais était-ce possible? La dernière strophe devait être le clou du spectacle. Si vous avez quelques notions d’anglais, je vous laisse apprécier le texte original.

« Prophet! » said I, « thing of evil!—prophet still, if bird or devil!
By that Heaven that bends above us—by that God we both adore—
Tell this soul with sorrow laden if, within the distant Aidenn,
It shall clasp a saintly maiden whom the angels name Lenore—
Clasp a rare and radiant maiden whom the angels name Lenore. »
⁠Quoth the Raven, « Nevermore. »

« Be that word our sign of parting, bird or fiend! » I shrieked, upstarting—
« Get thee back into the tempest and the Night’s Plutonian shore!
Leave no black plume as a token of that lie thy soul hath spoken!
Leave my loneliness unbroken!—quit the bust above my door!
Take thy beak from out my heart, and take thy form from off my door! »
⁠Quoth the Raven, « Nevermore. »

And the Raven, never flitting, still is sitting—still is sitting
On the pallid bust of Pallas just above my chamber door;
And his eyes have all the seeming of a Demon’s that is dreaming,
And the lamp-light o’er him streaming throws his shadow on the floor;
And my soul from out that shadow that lies floating on the floor
⁠Shall be lifted—nevermore!

Edgar Allan Poe

Edgar Allan Poe
Edgar Allan Poe

Il n’y eut certainement pas d’auteur à l’imagination plus sombre et plus morbide que cet Américain. Pour être sincère, je n’aurais pas voulu être au balcon quand ses pensées défilaient dans sa tête. Je n’aime pas beaucoup les Histoires extraordinaires traduites par Baudelaire. C’est lourd, ampoulé, besogneux. L’auteur manque d’une légèreté, d’une sensibilité, d’un entrain dans le récit qu’on retrouve chez les bons auteurs français. Mais, reconnaissons que « The Raven » est un authentique chef d’oeuvre!