La liberté face au fanatisme

C’est avec un mélange de consternation et d’effroi que j’ai appris hier le crime odieux dont tous les médias parlent en ce moment. A l’origine, il y a un prof d’histoire qui souhaite développer l’esprit critique de ses élèves, qui propose même, à ceux que les caricatures de Mahomet pourraient heurter, de quitter son cours. Un homme posé, intègre, nullement islamophobe. S’ensuivent une plainte – d’un père dont la fille n’assistait pas au cours en question – une vaste cabale relayée par des institutions religieuses, des menaces sur les réseaux sociaux et, à l’arrivée, un acte d’une barbarie sans nom. Une décapitation, au XXIe siècle! Pour des images vidéoprojetées! Quel genre d’obscurantisme a pu s’installer dans notre pays pour qu’on en vienne là!

On s’était habitué aux injures, aux menaces et aux agressions. Les enseignants ont souvent honte d’en parler et leurs chefs d’établissement, quand ils ont vent de quelque affaire, font tout pour l’étouffer: il ne faudrait pas ternir l’image de leur collège ou de leur lycée. Ils aiment se vanter dans la presse locale de projets consensuels (travail en îlots, lutte contre les discriminations) et de taux de réussite extraordinaires – en réalité, des diplômes que l’on donne à tout le monde. Le rectorat est une bureaucratie aussi coûteuse qu’inefficace. Son seul rôle est de rendre toutes démarches impossibles. Quant aux interventions du ministre ou du président, ce ne sont que des paroles, des réunions et des projets oiseux qui n’amènent rien de concret.

Un prof est toujours abandonné à son sort.

Dans ce délitement général du monde de l’éducation, certaines religions ou idéologies – restons à dessein dans le vague – se sont imposées.  Et certains entendent le faire par la terreur. Nous avons franchi un cap. A présent, un prof d’histoire, de français, d’éducation civique sait qu’il risque sa vie quand il parle de liberté d’expression. Nous en sommes là! Une activité mal interprétée, des propos détournés de leur contexte, un post sur les réseaux sociaux et un crime est perpétré, en pleine rue, et de sang froid.

Dans les jours qui viennent, on nous expliquera que la République sera inflexible et que la laïcité s’imposera à tous. Le ministre de l’intérieur, quoique frêle, bombera le torse et lèvera le menton. Hormis ces gesticulations, que feront les autorités et, surtout, que sont-elles en mesure de faire? Et nos enseignants en zones dites « sensibles », – car c’est à eux qu’il faut penser – comment peuvent-ils faire face à des parents fanatisés et des jeunes gens prêts à user de couteaux ou d’armes à feu?

Ce crime est lourd de significations, pour celui qui veut bien voir la réalité en face, et a de quoi nous rendre inquiets pour l’avenir.

Les travaux et les jours

Les caprices de l’inspiration

Après quelques semaines de promotion, je reprends mes activités sur ce site. Jusque là, j’ai démarché quelques blogueurs et youtubeurs, personnalités peu accessibles. Le problème ne vient pas tant de la qualité ou des défauts de mon œuvre, mais du grand nombre de livres qu’ils ont à lire. Leur « PAL » atteint des sommets désespérants. Comme les éditeurs – et beaucoup de gens de nos jours – ils n’ont pas le temps… J’ai eu toutefois quelques réponses positives et réalisé un certain nombre de ventes.

Illustration des Nuits d’Alfred de Musset. Longs dialogues du poète avec sa muse. Souvent critiqués, ils contiennent les plus belles envolées de notre poésie.

Je n’ai pas pour habitude de rester sur une tâche. À peine ai-je terminé quelque chose que je m’en désintéresse. Ces derniers temps, j’aurais aimé avancer le deuxième tome de ma trilogie, Un fléau venu d’ailleurs. Deux cents pages, quand on est pointilleux, ne se remplissent pas en quinze jours et, quand l’inspiration n’est pas au rendez-vous, on mâchonne son stylo pendant des heures ou on tape quelques paragraphes sur un traitement de texte, paragraphes que l’on trouve lamentables, que l’on encadre d’un grand rectangle bleuté avant de les supprimer purement et simplement. J’en suis à peine à 7000 mots. Une misère ! Il m’en faudrait 50 000 minimum.

Jadis je me lamentais. Aujourd’hui, je sais que ma muse est capricieuse mais, qu’après ces quelques semaines de bouderies, elle me réserve de grands moments d’exaltation. Il faut savoir être patient.

L’homme et la terre

La piloselle que nous venons de trier sèche sur des planches, elles-mêmes disposées sur des tréteaux.

« Eh bien, me direz-vous, qu’avez-vous fait de tout ce temps ? Quelques lignes, peu de présence sur les réseaux sociaux… Les journées ont dû être longues! » Elles l’ont été en effet. J’ai lutté contre « l’esprit des temps de pluie », une forme de malédiction congénitale. Je n’ai pas le moral qui va avec ma santé de fer. Ne pouvant me servir de ma tête, je me suis servi de mes mains et j’ai ramassé quelques plantes médicinales. Il faisait beau. Sur le champ de soucis résonnait un vrombissement estival. Dans la journée, le soleil brûlait presque. Mais, à peine avait-il disparu derrière les collines environnantes, qu’une fraîcheur soudaine retombait sur les champs entourés de ruisseaux.

À l’état de nature, dans les pâturages, la piloselle présente quelques touffes maigres et aplaties que l’on remarque à peine. Repiquée, cultivée, entretenue, elle croît en d’énormes mottes couvertes de villosités claires auxquelles elle doit son nom (du latin pilus, « poil »). Ici et là jaillissent quelques tiges qui laissent éclore une petite fleur d’un jaune tendre. Mon frère a d’abord retiré au béchar chacune de ses mottes. Après quoi, accroupis dans une position inconfortable, nous avons brisé chaque amas en plants minces, ôté la terre des racines et lavé le tout dans plusieurs bacs. Quelques journées de travail comme en faisaient mes ancêtres à la belle saison, du lever au coucher du soleil. La terre qui tombe des plants que je secoue grêle le sol de minces agrégats et il s’en élève une poussière qui noircit mes mains et me fait tousser. De temps à autre, je me relève, tâche de me redresser : j’ai les reins brisés. Seules les paroles de Dieu à Adam me reviennent en mémoire : Memento, homo, quia pulvis es et in pulverem reverteris. « Homme, souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière. »

L’éclat des soucis

Un champ de soucis. S’il suffisait d’ôter une à une toutes ces fleurs pour ne plus en avoir!

Plus réjouissante, la récolte des soucis : des massifs de fleurs d’un orange vif, qui m’arrivent à la taille et forme quelques rangées parallèles, perpendiculaires à une muraille de pierres sèches. On arrache les fleurs une à une. Comme pour se venger, elles sécrètent une sève poisseuse qui vous englue le bout des doigts. Mais, postés de chaque côté du massif, nous avançons à vive allure et, en fin de soirée, voici les buissons dépouillés de leurs superbes ornements.

Ces quelques journées de travail m’ont vidé l’esprit. De temps à autre, il est nécessaire de cesser toute activité intellectuelle, de laisser la cervelle se reposer comme une terre en jachère. À présent, je n’attends plus qu’un signe de ma muse !

Pourquoi dit-on « des haricots », et non des « dezharicots »?

Telle est la question que me posent en ce moment mes filles. La réponse est simple, mais fait appel à l’histoire de la langue française.

Le « h » latin

Le « h » actuel a trois origines. La première est celle du latin, la langue mère, où il ne s’agissait que d’un signe graphique. On ne le prononçait pas. Il suffit de lire quelques vers de Virgile pour se rendre compte qu’il ne joue aucun rôle dans la scansion.

On trouvera ainsi hora, qui donne « heure », herba « herbe » et homo « homme ». Le « h » est étymologique. A la Renaissance, de grands érudits l’ont rétabli pour rappeler l’origine latine du mot. Ils ont négligé le procédé pour « on » qui vient d’homo – également – ou pour « avoir », habere. On ne peut pas penser à tout. Toujours est-il qu’on dira « l’heure » et qu’on fera la liaison dans « les heures ».

Le « h » germanique

A côté de la langue-mère: le superstrat, ou langue des conquérants germains. Eux possédaient un « h » qu’ils prononçaient, et que les descendants de leurs cousins prononcent toujours. I have en anglais et Ich habe en allemand.

Pour ces mots d’origine germanique, on ne fera ni élision ni liaison, puisque le « h » initial est une consonne qui est plus ou moins prononcée jusqu’au XVIIe siècle. On ne dit pas plus « l’hache » que « l’soldat… » Aujourd’hui, ce « h » ne se fait plus entendre, mais a gardé sa fonction dans la chaîne parlée.

Ainsi le vers d’une violence inouïe qu’Agrippine adresse à son fils Néron à la fin de BritannicusDans le fond de ton cœur, je sais que tu me hais… (et non m’hais, évidemment)

En résumé, si vous avez affaire à un mot d’origine latine ou grecque, vous pouvez élider sans scrupules, et faire la liaison: « l’heure », « les heures ». « Héros », d’origine grecque, échappe à la règle pour éviter un jeu de mot fâcheux avec « zéro » (« les héros »). Si vous avez affaire à un mot ramené par quelques peuplades germaniques lors de l’effondrement de l’Empire romain, comme « haïr » (hate en anglais, hassen en allemand), cela sera impossible, puisque vous vous retrouvez face à une consonne.

Le « h » graphique »

Bien, me direz-vous, mais comment expliquer l’origine du « h » de « huit », qui vient du latin octo, ou celui d’ « huile » oleum?

Pour les copistes du Moyen Âge, qui ne distinguaient pas le « v » du « u » dans leurs parchemins, il s’agit simplement d’éviter quelques confusions. Vit pouvait être un chiffre, le passé simple du verbe « voir » ou un mot ancien désignant une certaine partie de l’anatomie masculine. On rajoute un « h », « huit », l’ambiguïté est levée. Idem pour « huile », qu’on ne confondra pas avec le féminin de « vil ».

Pour en revenir aux haricots pour lesquels je reprends mes filles, la question est complexe. Ce fameux légume vient d’Amérique. Nous avons emprunté sa dénomination à quelque langue locale et l’avons associée à « haricot », un ragoût de légumes. « Haricot » est un mot d’origine… germanique. On appliquera donc les règles énoncées plus haut: pas d’élision, pas de liaison. Ne dites donc pas « Dezharicot » ou « l’haricot », mais « des haricots » et « le haricot »!

 

Céline à Sigmaringen

Ces derniers temps, je me suis replongé dans un auteur qui a marqué mes études de lettres, que j’ai porté aux nues  et dont je suis revenu. Le sulfureux Louis Ferdinand Destouches, alias Céline. Drôle de personnage dont on parle beaucoup et qu’on lit très peu. A vingt-trois ans, je ne jurais que par Voyage au bout de la nuit, à quarante, j’ai suivi Bardamu D’un Château l’autre.

Le docteur Bardamu à Meudon

L’oeuvre paraît en 57, trois ans après après Diên Biên Phu et en pleine guerre d’Algérie, « les événements ». Les cent premières pages contiennent plaintes et vociférations, dans le style haché et ordurier qui est celui de l’auteur depuis Mort à crédit. Chauffé à blanc, Céline peste contre ses misères de docteur, peu de patients et pas d’auto, contre son époque, les Vrounzais (entendez le snobisme de certains Français) et surtout contre Gaston Gallimard qui l’exploite – aucun écrivain ne pourrait se permettre aujourd’hui d’être aussi odieux avec son éditeur! Ces plaintes d’un vieil homme aigri et réactionnaire sont aussi assommantes qu’ennuyeuses.

Après la Guerre, Céline apparaît comme un clochard aigri et paranoïaque. Comme on le verra plus bas, il n’en a pas toujours été ainsi. Plus jeune, c’est un homme élégant et séducteur, un médecin brillant et cultivé. En vieillissant, l’auteur est devenu son personnage, Ferdinand Bardamu, cet homme du peuple, lâche et vulgaire. « Un affreux raté ».

Le château de Sigmaringen

On n’entre dans le vif du sujet qu’après un épisode fantastique d’une vivacité époustouflante: l’arrivée d’une péniche conduite par Caron en personne, dans les brumes de la Seine, et les retrouvailles du narrateur avec un ami décédé. De là, on part au château de Sigmaringen, au sud-ouest de l’Allemagne, où les derniers collabos ont trouvé refuge en 44. Magie des lieux, enfilades de salles, armures, portraits des Hohenzollern avec leurs verrues sur le nez et leurs mines patibulaires. De véritables Landru. Pour Céline, à l’origine de tout régime, de toute dynastie, il y a une bande de criminels et de psychopathes. Ce n’est peut-être pas faux.

Notre docteur exerce près d’un tripot dont les toilettes sont sans cesse prises d’assaut et dégorgent jusque dans son cabinet des flots d’excrément. Il est proche d’un officier SS, se promène avec le maréchal Pétain, qui ne l’aime pas et auquel il reproche ses innombrables cartes de rationnement. Enfin, il discute avec Laval et lui dit ses quatre vérités.

Un raciste impénitent

Douze ou treize ans après les faits, Céline ne renie rien de ce qu’il a été. Il est raciste et ne s’en cache pas. L’officier SS a pour épouse une libanaise – aussi curieux que cela puisse paraître, c’est ce qu’il prétend. Notre médecin se méfie de ce genre de « croisements », même s’il trouve la fille du couple d’une beauté stupéfiante. Il lui met même une excellente note! Dans la foulée, il s’attaque à Laval avec sa « mèche ébène » et son teint « bistre », ce qui l’emmène à des considérations antisémites sur Mendès-France, homme politique des années 50.

Pour l’extrême droite xénophobe, la Méditerranée sert de ligne de partage. En-deçà, les bons Français ou les voisins acceptables, espagnols et italiens. Au-delà les étrangers dont on ne veut pas. Pour Céline, la ligne de démarcation se situe au niveau de la Loire. Saint Louis, prétend-il, aurait converti de nombreux juifs dans le sud de la France et corrompu irrémédiablement le sang des Provençaux et des Auvergnats. Ce sont des métis qu’il exècre!

Voyage au bout de la haine

Des regrets sur l’antisémitisme? (Il faut rappeler que Céline est l’auteur de pamphlets d’une violence inouïe.) Pas le moins du monde. Au contraire. Il affirme sans se démonter que les Allemands n’ont pas persécuté les juifs, qui s’étaient réfugiés à New-York, mais les Français qui ont collaboré. Antienne de l’auteur: la victime, c’est lui! Il cache sur lui des fioles de cyanure au cas où il tomberait aux mains de l’ennemi. Il oublie de préciser qu’il porte également des lingots d’or, l’argent que son flot d’injures antisémites lui a rapporté. Comme on voulait sa peau à Paris, il s’est vu contraint de suivre les Allemands au château de Sigmaringen, puis de fuir au Danemark, où il purgera une peine de prison. Ce qui le sauvera. S’il s’était trouvé à Paris en 44, il aurait été fusillé comme Laval ou l’écrivain Brasillach. Même à Meudon, où il s’installe au début des années 50, on veut sa peau! Quand on lit ce qu’il a écrit pendant la Guerre, on comprend pourquoi.

Dans un final éblouissant, le narrateur, en compagnie d’hommes politiques français, traverse l’Allemagne pour se rendre aux obsèques d’un ministre de Vichy, à Berlin. Il voyage dans un train datant de l’époque de Guillaume II. A l’intérieur, on a froid et on découpe les rideaux pour s’en faire des manteaux et des couvertures. L’Allemagne d’avant la Guerre de 14 part en lambeaux. Tout un symbole. Nuit, brouillard, neige, étendues désolées. On a faim. Le lecteur d’aujourd’hui ne peut s’empêcher de penser aux déportations et de voir dans ce passage une provocation particulièrement ignoble.

Le passeport qui permet à Céline de se rendre en Allemagne.

« Les regrets, c’est bon pour les enfants »

Après la Guerre, Céline est souvent interviewé. On découvre un petit monsieur sale et tremblant qui se plaint d’être victime de la plus grande « chasse à courre » de l’histoire. Il joue la comédie et crache son fiel l’air de rien contre ses confrères écrivains. Eux ont tourné leur veste après Stalingrad, ils entrent à l’Académie et croulent sous les honneurs. On le considère lui comme un pestiféré. Il est le plus grand écrivain du XXe siècle – on ne peut pas le lui enlever – ce manque de reconnaissance, il ne le digère pas.

Jeune, Céline était un très bel homme. Grand, brun, les yeux clairs, presque un mètre quatre-vingt. On lit dans son regard la haine qui l’anime – elle lui vient sûrement des tranchées – haine qu’il déchaînera contre les juifs et le monde entier, et qui finira par se tourner contre lui-même.

Interrogé au moment de la parution de son roman, Céline, curieusement, apparaît sous un jour nouveau. C’est un homme plein d’esprit, cultivé, bien loin du personnage grossier qu’il incarne dans ses romans. Sur la situation de la France, il est d’une clairvoyance étonnante. Mais il ne s’excuse pas. A propos de son antisémitisme, il parle d’une « section » qui n’était peut-être pas si « déméritante », relativise en évoquant le sort des Templiers, des Jansénistes et des Jésuites. Son seul tort est de s’être mêlé de politique alors qu’il n’était qu’écrivain. Ses compromissions avec l’ennemi? Tenez vous bien… Il est « une femme du monde », pas une « putain ». On oblige pas une femme du monde à coucher avec les bruns ou les blonds. Elle choisit. Lui a eu un faible pour les Allemands. Qu’on ne lui demande pas de se justifier!

Puis il balaie toutes ces questions d’un revers de manche en citant la sœur de Marat, qui commente les crimes de son frère: « Ce sont là turpitudes humaines qu’un peu de sable efface. »

Le chant des ruines et de la désolation

D’un château l’autre ne paraîtrait pas aujourd’hui et, si un Céline vivait en 2020, on ne lui accorderait pas la notoriété qu’il a eue. Son oeuvre regorge de travers qui font l’objet d’une condamnation unanime: racisme, antisémitisme, misogynie. A part les chats et les chiens, son perroquet, un peu Lili, sa femme, notre auteur n’aime personne. Dans ses romans, les hommes sont des masses informes, folles, grouillantes, mues par leurs pulsions et leur bestialité. Sa prose est un interminable monologue. Un homme qui commencerait à vider son sac et n’en finirait plus de parler. Mais, qu’on le veuille ou non, Céline est un génie extraordinaire. L’horreur et la barbarie du XXe siècle, le siècle des ténèbres, demandait un chantre comme lui, puissant et ordurier. Avec ses lambeaux de phrases truffées de points de suspension, ses intrigues décousues, ses litanies rageuses, son humour désopilant, c’est une voix hallucinée, vociférante, qui flotte au-dessus des charniers et des ruines.

Pour avoir une idée de cette voix, il ne faut pas écouter les jérémiades du petit médecin que l’on interviewe, mais l’homme qui chante, ou plutôt qui gueule. Ecoutez-le d’un bout à l’autre. On y trouve la gouaille des faubourgs, le désespoir du petit peuple, un peu de mélancolie, l’horreur et les ténèbres d’événements sans nom. Tout Céline est là.

Je te trouverai charogne
un vilain soir !
Je te ferai dans les mires
deux grands trous noirs !
Ton âme de vache dans la trans’pe
Prendra du champ !
Tu verras c’est une belle assistance
Tu verras voir comment que l’on danse
au grand cimetière des Bons Enfants !
(Refrain)
Mais voici tante Hortense
Et son petit Léo !
Voici Clémentine
Et le vaillant Toto !
Faut-il dire à ces potes
Que la fête est finie ?
Au diable ta sorte ?
Carre ! Dauffe ! M’importe,
O malfrat ! tes crosses
que le vent t’emporte
Feuilles mortes et soucis !
Depuis des payes que tu râles
que t’es cocu !
Que je suis ton voyou responsable
que t’en peux plus !
Va pas louper l’occase unique
de respirer !
Viens voir avec moi si ça te pique
aux grandes osselettes du Saint-Mandé
Viens voir avec moi si ça te pique
aux grandes osselettes du Saint-Mandé
(refrain)
C’est pas des nouvelles que t’en croques
que t’es pourri !
Que les bonnes manies te suffoquent
par ta Mélie !
C’est comme ça qu’est tombé Mimile
dans le grand panier !
Tu vas voir ce joli coup de fil
que j’vais t’ourdir dans l’araignée !
(refrain)
Mais la question qui me tracasse
en te regardant !
Est-ce que tu seras plus dégueulasse
mort que vivant !
Si tu vas repousser la vermine
plus d’enterrement !
Si tu restes en rade sur la quille
j’aurai des crosses avec Mimile
au four-cimetière des Bons Enfants !
(refrain)

L’écriture est un artisanat

Metamorphosis, mon prochain roman, est en train de prendre forme. Ces dernières semaines, j’ai repris résolument mes brouillons et me suis lancé aussi vite que possible dans un dernier jet, sur l’ordinateur. Plus que quelques chapitres, mais les plus délicats… Il s’agit de dénouer de manière élégante tous les nœuds de l’intrigue. Exercice périlleux!

Dans deux mois tout au plus, le roman devrait être prêt. Je dois encore reprendre le texte, le faire relire, concevoir une couverture… On croit avoir terminé et le gros du travail reste à faire.

En me promenant, j’ai pris deux photos que j’ai insérées dans cet article: des nuages et une fleur de pissenlit. Elles me rappellent deux auteurs très différents: Claude Levi-Strauss et Stephen King. Le premier, dans Tristes Tropiques, se lance  dans une description interminable de … nuages! Un exercice littéraire. S’il parvient à décrire avec minutie le ciel qu’il aperçoit, notre auteur pourra expliquer dans toutes leurs nuances les liens de parenté, les structures familiales des peuples qu’il étudie. Le second compare les adverbes à des fleurs de pissenlits. Qu’on en laisse pousser une sur la pelouse, voilà qui est charmant. Mais on est vite envahi. Les adverbes, comme les adjectifs, sont des mots qu’il faut utiliser avec parcimonie.

L’écriture est un artisanat. Le talent ou le génie importent peu. Ce qui compte, c’est le travail. On reprend sans cesse l’ouvrage, on lime, on époussette, on considère l’oeuvre avec un peu de recul, on reprend encore quelques défauts qui nous paraissent criants. On ajoute peu, on enlève beaucoup. Plus on avance et plus on s’exalte. Un petit quelque chose de nouveau est en train de naître.

Voici le petit texte que je consacre aux nuages de cet après-midi sur Instagram. Levi-Strauss s’étale sur plusieurs pages – il est intarissable – moi sur quelques lignes… Je fais ce que je peux!

« Un après-midi chargé d’orages. Il fait sombre soudain dans la pièce où l’on travaille. Le cœur se serre. Au-dehors, le contraste est saisissant entre les prairies riantes et le ciel aux reflets de métal. La terre exhale des bouffées d’air frais. Et un frisson vous saisit tandis qu’un roulement au loin se fait entendre. Avec un peu d’imagination, on distingue dans la forme des nuages des spectres qui planent au-dessus de nos têtes. Et maintenant, puissent les vents se lever! Et que les orages éclatent enfin! »

Interview de Franck J. Matthews – place à l’auteur! (1)

Aujourd’hui, interview de Franck J. Matthews, auteur de romans de Fantasy. A la fois jeune et talentueux – il y en a qui ont tout pour eux – il vient de faire paraître Le Nouveau Parleur, où l’on suit Degan, un petit filou embarqué malgré lui dans un vaste périple. Le premier tome de cette trilogie est le début d’un parcours initiatique, mais aussi la découverte d’un univers riche et fouillé.

Dans ce premier article, nous allons essayer d’en savoir un peu plus sur notre auteur. Par la suite, nous parlerons de son oeuvre et des neurosciences – j’ai oublié de vous dire, Franck J. Mattews est docteur en la matière…

Assez parlé. Place à l’auteur!

Bonjour Franck! Est-ce que vous pouvez vous présenter aux lecteurs de ce site ? Quel âge avez-vous ? D’où venez-vous ? Quel est votre parcours ? (J’ai cru comprendre que vous vous intéressiez aux neurosciences…)

Je suis né en 1991 en Seine-et-Marne. J’ai toujours vécu en banlieue parisienne, à part pendant mes études durant lesquelles j’ai eu la chance de passer quelques mois à côté de Venise puis à New York. J’ai un parcours purement scientifique : après mon bac S, j’ai fait un double master en génétique à l’université avant de me lancer dans la grande aventure qu’a été le doctorat de neurosciences.

Mais j’ai désormais quitté le monde de la science et du laboratoire pour de nombreuses raisons. Après un CDD en tant que manager en entreprise qui touche à sa fin, je vais écrire à plein temps pour rédiger et publier mon second roman.

Vous avez vécu en banlieue et avez voyagé. Vous avez donc côtoyé différentes cultures, sûrement appris des langues étrangères. D’après vous, quelle influence ce parcours a-t-il eu dans votre vision du monde et des rapports humains?

Oui, je parle couramment anglais et je me débrouille plutôt bien en espagnol! L’influence a été énorme. Ces expériences m’ont permis d’attiser ma curiosité en m’offrant sans cesse de nouvelles choses à apprendre. J’ai particulièrement aimé New York pour cela, cette ville est un puits sans fond de personnes et de cultures à découvrir. Je pense qu’il devrait être obligatoire de faire quelques mois d’études à l’étranger pendant le lycée pour valider son bac. Le voyage apporte une ouverture qui nous pousse à poser des questions au lieu de porter des jugements. La diversité est une richesse, c’est un fait biologique et mesurable.

D’où vous est venue l’envie d’écrire ? Et, plus particulièrement, pourquoi la Fantasy ? 

L’envie d’écrire m’est venue assez subitement le vendredi 13 avril 2007 à l’âge de 15 ans. J’attendais depuis des semaines le tome final d’une saga de fantasy que je lisais depuis longtemps, et quand il est enfin arrivé dans ma boîte aux lettres, je l’ai dévoré dans la journée. Ma lecture m’a satisfait, mais elle m’a laissé goût d’inachevé. J’ai commencé à me demander si je n’aurais pas fait certaines choses un peu différemment et de là ont découlé mes premières lignes. 

Et j’ai toujours aimé la fantasy, la possibilité de créer des univers, des cultures, des systèmes politiques, des religions, des règles pour tout ce qui concerne le surnaturel, etc. C’est certes plus de travail, mais l’accomplissement n’en est que meilleur je trouve !

Quels sont les auteurs qui vous ont marqué ? Que lisez-vous ?

J’ai toujours lu énormément de fantasy depuis tout petit. Je commence seulement à me diversifier en découvrant avec plaisir les ouvrages de mes camarades auto-édités. Le premier auteur à m’avoir marqué est en fait un couple : David et Leigh Eddings. Ils sont très peu connus en France, mais leur saga de La Belgariade constitue un immense pilier de la fantasy internationale. Puis d’autres ont suivi : David et Stella Gemmell, Jonathan Stroud, J.K. Rowling, Scott Lynch, Eoin Colfer etc…

Comment vous organisez vous? A quels moments écrivez-vous ? Avez-vous des rituels ? Des tics ?

J’ai mis beaucoup, beaucoup de temps à sortir Le Nouveau Parleur, justement parce que je travaillais à plein temps à côté. Pendant plusieurs années, je me suis levé une heure plus tôt pour écrire avant de partir travailler et avancer ainsi régulièrement, mais très lentement. Encore aujourd’hui, le matin de bonne heure reste pour moi le meilleur moment pour l’écriture. En dehors de cela, je n’ai pas de rituels ou de tics particuliers. Je me fixe seulement comme objectif d’écrire 1000 mots par jour (2-3 pages environ) et de faire au moins un post sur les différents réseaux sociaux.

En guise de conclusion, trois adjectifs pour vous définir?

Je dirais que je suis curieux, multitâche et  bon vivant !

Voilà une bonne conclusion! La prochaine fois, nous chercherons à en savoir un peu plus sur votre univers et les thèmes que vous avez à cœur. Avant de nous quitter, un lien vers Le Nouveau Parleur de Franck J. Matthews.

Le Nouveau Parleur

Interview de Franck J. Matthews – Le Nouveau Parleur (2)

Deuxième volet de notre interview. Aujourd’hui, nous allons nous focaliser non pas sur l’auteur, mais sur son oeuvre, Le Nouveau Parleur.  Allons de ce pas retrouver Franck J. Matthews pour le questionner sur la conception de son univers, ses personnages et les valeurs que véhiculent son roman.

Bonjour Franck! J’espère que vous avez passé une bonne semaine, malgré l’actualité que nous connaissons. Parlez-nous donc du cadre de l’action dans votre roman – je rappelle que vous écrivez de la Fantasy. Comment en êtes-vous arrivé à imaginer ce monde très riche articulé autour des quatre éléments ?

L’univers découle des « besoins » de l’histoire. Tout est parti de l’idée d’avoir un personnage, le Parleur, présentant la capacité de ressentir les émotions des êtres vivants autour de lui. Pour moi, cette faculté fait de lui un meneur tout désigné. Ensuite est naturellement venue l’idée du Conseil, une sorte d’ONU, présidée par le Parleur. Afin d’assurer un bon équilibre dans le continent que je créais, j’ai trouvé que quatre pays semblait juste et stable : je pouvais inventer suffisamment de cultures pour conférer une réelle richesse à mon univers sans trop le surcharger et risquer de perdre le lecteur. Cependant, un pays, tout comme un personnage, a besoin d’une identité forte qui permet de le reconnaître et de l’identifier immédiatement. Et quoi de mieux comme symbolique pour le chiffre 4 que les éléments ?

 

A travers le parcours de vos personnages, Degan, Neela, Arkos, on découvre le Sanctuaire, qui est représenté sur la couverture. Tout au long du roman, la nature est présente et revêt une grande importance. Quel message écologique cherchez-vous à faire passer ? 

Je suis assez engagé au niveau écologique et cela me tenait à cœur de sensibiliser mon lectorat à ce sujet. J’essaie le plus possible de mettre en avant le fait que chaque être vivant a de la valeur et mérite d’exister. Une seconde idée que je fais passer par un de mes personnages est que, si nous avons besoin de la nature, le contraire n’est absolument pas vrai. Nous le voyons d’ailleurs pendant cette période de confinement : en notre absence, la pollution diminue fortement et la nature revit et reprend ses droits. Nous ne sommes que locataires ici, rien ne nous appartient.

Ne pensez-vous pas toutefois que, par la force des choses, nous sommes entrés en symbiose avec notre planète. Nous dépendons d’elle, mais son atmosphère dépend de l’ensemble des êtres vivants. Si nous continuons notre oeuvre de destruction, nous allons à notre perte, mais nous risquons d’emporter avec nous la Terre, en tant que planète abritant la vie. Elle continuera à tourner, certes, mais, comme Vénus ou Pluton, ce ne sera qu’un gros caillou. Est-ce que, comme le font vos personnages, il n’y a pas nécessité justement à agir, à rétablir un ordre, une harmonie qui a été brisée?

Malgré nos connaissances extrêmement poussées dans certains domaines, nous nous leurrons encore à croire que les humains sont le centre du monde. Il faut réaliser que le confort offert par notre technologie nous a également rendu plus fragiles. Beaucoup de plantes et d’animaux sont bien plus résistants que nous. Si nous continuons notre petite vie sans prendre de mesures drastiques, l’espèce humaine disparaîtra en emportant d’innombrables espèces animales avec elle, certes, mais la planète guérira et la vie refleurira. La principale raison de l’absence de vie dans notre système est la distance des autres planètes par rapport au soleil, la Terre est la seule à n’être ni trop proche, ni trop éloignée. En dehors de cela, la vie trouve toujours un moyen d’apparaître ou de renaître.

 

Le printemps en Ardèche pour illustrer la toute puissance de Dame Nature.

Le langage, les affects, l’empathie sont les domaines que maîtrisent peu à peu votre héros. Pourquoi ces thèmes vous tiennent-ils autant à cœur ? 

Tout tourne autour de notre capacité à communiquer. Et je ne parle pas simplement d’échanger des mots, mais bien de faire réellement l’effort de comprendre ce que l’autre dit. C’est de là qu’est venue mon envie de créer ce personnage de Parleur : si on prenait plus le temps de se mettre à la place des autres au lieu de juger avec nos idées préconçues, on aurait toujours la possibilité de ne pas être d’accord, bien évidemment, mais il y aurait nettement moins de conflits intellectuels, idéologiques, armés et religieux. Je reprends d’ailleurs ce thème dans le roman que je suis en train d’écrire avec cette phrase d’un de mes personnages : « la connaissance et la compréhension amènent la paix, pas la guerre ».

 

Vous campez des personnages féminins hauts en couleurs. Je pense à Neela, que vous introduisez rapidement dans le récit. Vous-même vous définissez comme féministe. Pour vous, la littérature est-elle un moyen d’accorder une place plus importante aux femmes ? De rompre avec certains stéréotypes ? Ou est-ce que cette place faite aux femmes vous est venue naturellement au cours de l’écriture ?

Ce serait présomptueux de dire que je fais ça pour rendre service aux femmes, elles n’ont pas besoin de moi. La majorité des personnes qui lisent et écrivent sont des femmes, la littérature leur appartient déjà quelque part. Mais oui, j’essaie de rendre tous mes personnages hauts en couleurs, chacun défendant des idées que je fais moi-même passer dans mon quotidien. Et qui de mieux placé pour défendre des idées féministes que des femmes, fussent-elles tirées de mon imagination ?

On sent également, dans votre roman, que les violences faites aux femmes vous touchent tout particulièrement. Je me trompe?

Tout particulièrement, je ne sais pas. Elles me touchent comme elles devraient toucher tout le monde, je pense. Et je porte ce jugement sur toutes les formes de violences physiques ou psychologiques, pas seulement celles faites aux femmes. 

 

Bien. J’espère que nous avons abordé dans les grandes lignes les thématiques et les valeurs qui se dégagent de votre oeuvre. Pour conclure ce deuxième volet, donnez trois bonnes raisons aux lecteurs de ce site de se procurer votre livre.

Les éléments préférés de mon lectorat sont la qualité de l’écriture et du développement de l’histoire, les personnages et les relations qu’ils entretiennent et enfin les petites touches d’humour et de magie qui permettent de passer un moment de lecture agréable.

Passer un moment de lecture agréable… Que peut-on demander de plus à la littérature? Nous remercions Franck J. Matthews pour le temps qu’il a bien voulu consacrer à cette interview. La prochaine fois, nous essaierons de comprendre ce que sont exactement les neurosciences sur lesquelles notre auteur a écrit une thèse…

Interview de Franck J. Matthews – les neurosciences (3)

En plus d’être auteur de Fantasy, Franck J. Matthews est docteur en neurosciences – docteur en neurosciences! voilà qui a de l’allure! Il aurait été bien dommage de nous quitter sans profiter de ses connaissances en la matière. Aujourd’hui, donc, pas de littérature au programme, nous allons comprendre quelle est exactement cette discipline dont notre auteur est spécialiste. Nous parlerons de la baisse du QI dans les sociétés modernes – triste constat – et terminerons sur quelques conseils pour améliorer nos capacités intellectuelles. 

C’est parti! J’espère, chers amis, que vos neurones sont bien connectés!

Pouvez-vous, Franck, nous expliquer très simplement ce que sont les neurosciences ? 

A mon sens, les neurosciences sont définies par l’étude de la structure et du fonctionnement du cerveau et des conséquences que cela a sur notre comportement. 

Quelle peut être leur utilité dans le monde d’aujourd’hui ? 

Les connaissances dans ce domaine ont des bienfaits multiples. Nous étudions bien entendu tout ce qui a trait aux pathologies afin de faire en sorte de trouver des traitements et des systèmes de prévention pour toutes les maladies affectant le cerveau, mais beaucoup d’approches servent plus simplement à comprendre ce qui nous définit en tant qu’être pensant et réputé intelligent.

Nous abordons là de grands questionnements. Il me semble, pour m’être renseigné ici et là, que les neurosciences se rapprochent beaucoup de la philosophie antique. Pour rebondir sur la fin de votre réponse, qu’est-ce qui nous définit en tant qu’être pensant, du point de vue de votre discipline? Et, pendant que j’y suis, en quoi différons-nous d’autres espèces animales? Sommes-nous seuls à avoir développé des formes d’intelligence?

Les neurosciences comme je les ai pratiquées tiennent aujourd’hui plus de l’analyse de faits mesurables que de discussions philosophiques car nous avons désormais les outils nécessaires pour cela. Mais cela ouvre effectivement la porte à de nombreuses questions ! D’ailleurs, vous pouvez demander aux plus grands experts mondiaux et chacun vous donnera une définition différente de l’intelligence ou d’un être pensant.

Cela n’engage que moi, mais je pense qu’on en revient à notre capacité à communiquer. Certaines espèces animales sont très intelligentes et ce sont souvent les espèces grégaires, celles qui ont développé un sens accru de hiérarchie sociale grâce à leur communication comme les fourmis, les rats, les primates, les loups ou les dauphins. Pour les êtres humains, l’apparition de la parole a permis de faire une énorme avancée dans ce domaine et de construire des communautés d’une complexité telles que nous nous sommes mis, en tant que groupe, à l’abri de tous les dangers extérieurs. Et cela s’est accentué depuis que nous ne nous contentons plus de survivre comme la majorité des animaux. Nous avons du temps et donc nous pensons, nous imaginons, nous créons. Mais encore une fois, il s’agit uniquement de mon avis personnel.

Les enseignants disent sans cesse que « le niveau baisse ». On pourrait croire à une forme de découragement et de lassitude bien compréhensibles. Dans un reportage sur ARTE, Demain tous crétins?, on apprend cependant que le QI baisse en Europe, et de manière significative, depuis vingt ans. Des chercheurs attribuent ce phénomène aux pesticides et aux perturbateurs endocriniens. Êtes-vous d’accord avec ce constat ? 

Alors oui, la baisse généralisée du QI dans la population est un fait réel et mesurable, il n’y a pas de doute là-dessus. Les facteurs que l’on appelle « environnementaux » (typiquement les pesticides, perturbateurs endocriniens, etc.) ont effectivement une part de responsabilité. Mais pour moi, cette baisse est principalement due à un facteur social. Le cerveau est comme un muscle : plus on s’en sert et mieux il fonctionne. Or, nous vivons aujourd’hui dans un monde où absolument tout doit nous arriver facilement et rapidement sans quoi nous perdons patience. On prend moins le temps de réfléchir, de se libérer de cette obsession de l’apparence et de la consommation juste pour se poser des questions, etc. Et je pense que notre cerveau en pâtit. Pour en revenir au corps enseignant, je pense effectivement que les conditions dans lesquelles ils doivent effectuer leur travail sont plus qu’affligeantes, ce qui n’aide pas la baisse générale de niveau. Malheureusement, comme pour les hôpitaux et l’ensemble du service public, notre gouvernement est  aux abonnés absents.

Pour terminer, nous avons tous envie de profiter de vos connaissances. Pouvez-vous nous donner quelques conseils pour améliorer nos capacités de mémorisation et de traitement de l’information, notre intelligence en un mot ? 

Le meilleur conseil est le même que pour tout ce qui a trait à la santé : ayez une hygiène de vie saine. Toutes les « petites astuces » des magazines et émissions de télé sont très limitées à la fois dans leur efficacité et leur durée. C’est notre mode de vie général qui détermine l’état de notre corps et de nos fonctions cognitives. En d’autres termes, nous ne pouvons espérer faire de réels progrès sans fournir de réels efforts. Pratiquez des activités créatives, lisez et jouez souvent, faites du sport, mangez sainement, dormez suffisamment et à des horaires raisonnables et éteignez votre TV le plus possible. Vous pourrez observer une différence conséquente après seulement quelques semaines : vous serez moins anxieux, plus patient, plus à même de résoudre les problèmes… plus heureux, finalement.

Nous souhaitions devenir plus intelligent et, en prime, nous faisons l’expérience du bonheur. Que demande le peuple! Merci infiniment de nous avoir fait part de vos connaissances, merci encore pour toutes vos réponses, tant sur votre roman que sur les neurosciences. Pour terminer, je rappelle que vous êtes l’auteur du Nouveau Parleur, que l’on peut découvrir ici. Bon dimanche de Pâques à tous!

Un ruisseau et des têtards

Dans les bois de mon enfance

On découvre ce ravissant ruisseau en empruntant un chemin qui se perd dans les bois. Il coule entre les joncs et les pierres grises, dans une trouée, et ses eaux chatoient dans la lumière vive, presque aveuglante, de cette matinée de printemps.

De l’autre côté, dans des nappes d’eau stagnante, on découvre quelques amas gélatineux. Des œufs de têtards. Avec un peu d’imagination, on pourrait les comparer à des yeux, dont la pupille serait un petit être en devenir.

Le livre bleu

Inspiré par une des nombreuses expériences que proposait un grand livre bleu, enfant, j’avais récupéré plusieurs dizaines de ces œufs et les avais déposés dans un grand plat. A l’intérieur, de l’eau bien sûr, mais aussi du sable, de l’herbe et de petits bouts de bois. J’avais vu mes têtards s’arracher à leur enveloppe et agiter leur queue mobile, au bout de leur tête renflée. Peu à peu, ils avaient pris une couleur plus indécise, une teinte limoneuse, et de petites pattes s’étaient mises à croître sur leurs flancs.

Les bêtes devaient manquer d’air. Un après-midi, je les trouvai toutes immobiles, au fond du plat, et je fus triste comme on peut l’être à cette âge-là, de la mort d’un animal.

Stratégies évolutives

Je reviens aux œufs qui s’amassent sous mes yeux.

Parmi tous les têtards qui s’agiteront bientôt dans cette flaque, combien achèveront leur métamorphose, sortiront de l’eau – d’où toute espèce tire son origine – pour coasser à travers les joncs? Combien de grenouilles pourront à leur tour se reproduire et répandre leurs œufs, l’année prochaine?

Dame Nature a doté les espèces de deux moyens de perpétuation. Le premier consiste à lâcher autant de rejetons que possible, sans s’occuper de leur sort. Seuls les plus forts et les plus chanceux survivent. Pour ce qui est du second, plus rare, la mère, ou les parents, le troupeau, le groupe protège et soigne ses petits afin de les armer face aux aléas de la vie.

Cette sollicitude, on la retrouve chez les hommes et chez les insectes eusociaux, comme les fourmis et les abeilles. C’est la pointe de la pyramide évolutive.