Les animaux ont-ils une âme?

Le chien de mes parents, allongé comme un sphinx sous le soleil du printemps. En plus d’avoir un beau pelage, il est affectueux. Chaque fois que j’arrive devant la ferme, il me fait fête. Sa joie se manifeste dans ses mouvements de queue, la langue fine qu’il tend, ses mille et un tours et détours. Pour finir, il bondit et pose ses pattes sur ma poitrine, ce qui m’énerve beaucoup les jours de pluie…

Ces réactions presque humaines m’ont conduit récemment à me demander si les animaux ont une âme, question qui a beaucoup occupé les philosophes…

Les animaux-machines

Dans la cinquième partie du Discours de la méthode, Descartes présente une caractéristique fondamentale de sa philosophie: la distinction entre l’âme et le corps.

Dans un développement long et fastidieux, le philosophe s’étend sur le fonctionnement du cœur. Grâce à des phénomènes de dilatation, de flux et de reflux, on peut rendre compte de la circulation du sang et expliquer comment nous pouvons nous mouvoir. Le corps n’est rien d’autre qu’une machine complexe, qu’on pourrait comparer à un automate ou à une horloge.

René Descartes
René Descartes. Aucun philosophe n’a eu plus d’influence que cet homme sur le monde moderne. Il est pour ainsi dire l’initiateur du progrès technologique tel que nous le concevons aujourd’hui.

Maintenant, représentons-nous un de ces automates qui nous ressembleraient en tous points. En plus des fonctions biologiques que nous venons d’évoquer, il pourrait posséder certaines formes de langage, en répondant aux stimuli extérieurs: dire quand il souffre, quand il a froid ou faim. Comment parviendrions-nous à le distinguer des hommes véritables que nous sommes? Posé en 1637, le problème est d’une actualité troublante à l’heure des robots et des Intelligences Artificielles. Les écrivains et cinéastes en ont tiré de nombreux romans et films de Science Fiction.

Pour Descartes, il y a deux moyens très simples de démasquer l’intrus. Le premier: la conversation. Notre créature ne serait pas à même d’exprimer ses pensées, comme peut le faire le plus stupide des hommes. Le second: la capacité d’adaptation à la diversité du réel. Notre machine pourrait réagir de façon plus appropriée que l’homme à certains cas de figure pour lesquels elle a été conçue, de la même manière qu’une horloge marque mieux le temps que nous ne pourrions le faire. Mais il se trouverait nécessairement des situations où elle achopperait, ne possédant pas la plasticité de l’esprit humain.

Ce que nous avons et que ne peut posséder une machine, aussi sophistiquée soit-elle, c’est une âme, une entité distincte du corps, dotée de conscience, de raison et de jugement.

Entre nous, la différence entre l’homme et la machine risque de devenir de plus en plus ténue dans les années à venir. Il n’est pas impossible même que cette dernière nous surpasse dans des domaines où l’on se croyait hors d’atteinte. Mais cela, un philosophe du temps de Richelieu et de Christine de Suède ne pouvait le deviner…

Pour en revenir à notre sujet et achever de présenter la démonstration de Descartes, imaginons une de nos machines qui aurait l’apparence d’un animal quelconque. Comment opérer la distinction que nous venons de faire un peu plus haut? Le philosophe répond de manière catégorique. C’est impossible, pour la simple et bonne raison que ni l’un ni l’autre ne possède d’âme. L’animal est conditionné par ses instincts, réagit aux signaux que lui envoient le monde extérieur. Il ne pense pas.

La réponse de Jean de La Fontaine

Cette prise de position pour le moins tranchée a donné lieu à de vastes débats au XVIIe siècle. La plus belle réfutation est apportée par l’un de nos plus grands poètes, Jean de La Fontaine, dans le second recueil de ses Fables. Il s’agit du « Discours à Madame de La Sablière« . Le poète détruit les arguments du philosophe, moins par le raisonnement que par l’observation.

Jean de La Fontaine. On a tort de voir en ses fables de petits récits destinés aux enfants. Elles en apprennent davantage aux adultes. Ce sont de petits bijoux de finesse, d’intelligence et de poésie.

Le vieux cerf et la perdrix usent de leurres, l’un pour échapper au chasseur, l’autre pour sauver ses petits. Comment expliquer tant de ruses par des effets de ressorts et de poids internes, de la mécanique? Il y a mieux. Les castors réalisent des constructions surprenantes et pourraient en remontrer à Platon en matière d’organisation sociale. La communauté qu’ils forment est plus soudée que la cité idéale. Et que dire de ses animaux proches du renard qui, d’après le roi de Pologne, connaissent mieux que nous l’art de la guerre?

En somme, pour que les uns puissent tromper le chasseur, pour que les autres s’organisent de façon à construire des barrages ou se battre entre eux, il faut bien qu’ils soient dotés d’une parcelle d’intelligence ou de raison – ce que Descartes appelle l’âme.

Et, quand on étudie les insectes eusociaux, on est surpris de trouver une forme de langage faisant appel à la chimie, les phéromones des fourmis, ou aux mouvements, les grands huit des abeilles qui indiquent l’emplacement de pollen. Un certain Karl von Frisch a même montré que ces petites bêtes avaient une mémoire!

Des animaux et des hommes

On ne peut mettre sur le même plan les réalisations de l’homme et de l’animal. On peut difficilement concevoir que l’huître et la limace disposent de cerveaux aussi développés et performants que les nôtres. Tout est affaire de degré dans l’évolution. On ne peut nier cependant que les animaux aient des émotions, comme le prouve mon chien chaque fois que je le retrouve. On pourrait ajouter, en ce qui concerne les poulpes, les dauphins et les insectes, que la nature a créé ici et là des formes d’intelligences très différentes de la nôtres et qui nous surprendraient si nous prenions la peine de nous y intéresser.

Méfions-nous des philosophes qui étudient la nature dans les livres et ont la fâcheuse habitude de déformer la réalité de façon à la mettre en accord avec leurs idées. La démonstration de Descartes dans le Discours de la méthode est brillante, implacable, mais ne tient pas face aux quelques observations de Jean de La Fontaine.

Les animaux ont-ils une âme? L’huître et la limace peut-être pas. Mais les mammifères et volatiles que nous exploitons pour nous nourrir sont  plus proches de nous que nous ne le pensons. Et, puisque nous en sommes à parler d’âme, sommes-nous bien certains, nous-mêmes, d’en posséder une?

Dans la vidéo ci-dessous, on apprend que les singes capucins sont sensibles à l’injustice – sentiment que l’on croit communément propre à l’homme. La réaction du singe de gauche m’a beaucoup amusé. En même temps, on peut le comprendre…

Auteur : Saurel

Jean-Sébastien Peyronnet. Né en 1980, je vis en Ardèche. Profession: auteur. Passionné d'écriture, de littérature et de philosophie.

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