L’Oeuvre au Noir de Marguerite Yourcenar

La neige de ces derniers jours et la nuit qui tombe de bonne heure se sont prêtées à merveille à la lecture de L’Œuvre au Noir de Marguerite Yourcenar. C’est un roman que j’ai commencé il y a quelques années, abandonné, puis repris lundi, à vrai dire pour me rafraîchir le style après quelques lectures en anglais, et parce qu’il pourrait être question d’alchimie dans le dernier volet de Metamorphosis.

Le héros, Zénon, dont le nom est sûrement un clin d’œil au grand philosophe de l’Antiquité, célèbre pour ses paradoxes, naît à Bruges, pendant la Renaissance. Il est pour ainsi dire Belge, comme l’auteure. Curieusement, je me suis senti moins proche de lui, de son environnement, que de l’empereur des Mémoires d’Hadrien. Il faut dire que l’un est un être tempéré, un empereur féru de sagesse grecque, qui connaît une période faste et éclairée de l’histoire, tandis que l’autre est un personnage sombre, évoluant dans un siècle tourmenté. L’homosexualité de l’un est acceptée, renvoie à une tradition, celle de l’autre doit être tenue secrète, par crainte du bûcher. Le style des Mémoires est d’une grâce et d’une beauté souveraine, celui de L’Oeuvre au Noir rebute par son érudition et ses phrases surchargées. Malgré sa beauté toute flamande, je n’ai pas été très sensible à Hilzonde et l’aventurier, guerrier et poète à ses heures Henri-Maximilien ne m’a pas conquis par sa verve, que j’ai trouvé assez fausse.

Avec un peu de perspicacité, on peut reconnaître, sur la couverture de mon édition, les Chasseurs dans la neige de Brueghel l’Ancien.

« La formule « L’Œuvre au noir », nous dit l’auteure dans une série de note à la fin du roman, […] désigne dans les traités alchimiques la phase de séparation et de dissolution de la substance qui était, dit-on, la part la plus difficile du Grand Œuvre. » À vrai dire, c’est la première des trois phases. Moins pour Zénon un travail sur la matière, que sur lui-même. Le titre, outre la coloration sombre qu’il confère au récit, renvoie au parcours personnel du héros qui, en quête de vérité, se détache de tous les préjugés de son temps. Il est moins alchimiste que philosophe et médecin. La barbarie de son siècle le dégoûte et, quoique solitaire, il s’attache à apaiser les souffrances des hommes et femmes qui l’entourent. Sa critique féroce de la religion, sa croyance au progrès de la technique et des sciences, son ouverture d’esprit en font davantage un homme des Lumières qu’un humaniste de la Renaissance.

Marguerite Cleenwerck de Crayencour. A un « c » près, le nom de plume « Yourcenar » est un anagramme de « Crayencour. Notre auteure est la première femme à être élue à l’Académie française, en 1980. L’année de ma naissance!

Les notes de l’auteure, sur la fin de l’ouvrage, sont du plus grand intérêt pour le romancier. On y apprend que Marguerite Yourcenar, en reprenant avec Hadrien et Zénon des œuvres de jeunesses, a pris plaisir à retrouver ses personnages tout au long de sa vie. Proche en cela de Flaubert dans son rapport avec Emma Bovary, elle voyait la main de Zénon et pouvait même éprouver la sensation de la toucher. Cet être fictif au cours des années avait acquis pour elle une existence propre. Tout auteur, comme elle, se doit de donner vie à ses personnages, mais, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas une tâche aisée!

En tout cas, Marguerite Yourcenar dans cette fresque digne de Brueghel ou, parfois, de Jérôme Bosch, nous plonge dans l’univers de la Renaissance comme aucun historien ne pourrait le faire. Son roman est ardu, difficile d’accès, mais élève l’esprit et contient, surtout sur la fin, des pages d’une beauté admirable.

Auteur : Saurel

Jean-Sébastien Peyronnet. Né en 1980, je vis en Ardèche. Profession: auteur. Passionné d'écriture, de littérature et de philosophie.

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