Une lettre d’amour

Voici, dans Ne nous laissez pas seuls, ce que je considère comme mon plus beau texte d’amour. Vous me direz, à côté de l’abbé Prévost et de Virgile, je fais pâle figure. Mais il faut comparer ce qui est comparable. Et, sincèrement, quatre ans après l’avoir écrit, j’éprouve toujours autant d’émotion en lisant ce passage. (Pour ceux qui me connaissent, il n’y a rien d’autobiographique. J’ai été prof, certes, mais je ne laissais pas de billets doux dans le casiers de mes collègues. Vous pouvez leur demander!)

Professeur de français au collège de Montuzat, François Delorme tombe amoureux de Nadège, sa collègue de SVT. Mais la jeune femme le trouve prétentieux et ne semble pas partager ses sentiments…

Je devins plus humble. Plutôt que de fanfaronner, j’eus pour Nadège de petites attentions. Il m’arriva par mégarde d’occuper une salle où elle avait cours. Mes élèves durent sortir, les siens prendre ensuite leur place, ce qui lui fit perdre cinq bonnes minutes. Pour me faire pardonner, je lui offris une boîte de chocolats que j’achetai à Lyon chez un chocolatier réputé. Je m’enquis de la date de son anniversaire et déposai ce jour-là un petit bouquet dans son casier.

Je croyais remonter dans son estime. J’étais persuadé même qu’elle commençait à s’intéresser à moi. Un soir, cependant, je la vis quitter l’établissement en compagnie d’Hervé.

J’étais désemparé, aux abois.

Les deux tourtereaux s’en allaient peut-être boire un verre. Ils iraient ensuite au cinéma et… qui sait ?

De retour chez moi, je décidai dans mon désespoir de tenter le tout pour le tout. Comme un adolescent – mes anciens élèves riront s’ils me lisent – je passai une partie de la nuit à écrire une lettre. Une déclaration d’amour enflammée. Je ne m’embarrassai pas de grandes phrases et de procédés rhétoriques. Je couchai simplement mes sentiments sur le papier.

Fragonard
Cette jeune femme de Fragonard ne lit pas une lettre, mais c’est à elle que j’ai pensé en écrivant cet article!

Je cachetai mes feuillets dans une enveloppe et la glissai, le lendemain, dans le casier de Nadège. Je n’avais pas dormi de la nuit et j’étais l’un des premiers à arriver en salle des professeurs. On devinera sans peine l’angoisse qui m’étreignait tandis que j’attendais sa venue. Peut-être avait-elle cédé aux avances d’Hervé, auquel cas j’allais me couvrir de ridicule. Elle s’amuserait de ma lettre, en parlerait à Agnès, dont elle était proche. Cette dernière le répéterait autour d’elle et mes collègues, qui me trouvaient hautain, feraient les gorges chaudes de mes déboires amoureux.

Elle arriva. Comme dans un rêve, je la vis ouvrir son casier, paraître surprise d’y trouver une enveloppe, la prendre, la décacheter et en tirer mes feuillets.

Elle rougit fortement, puis s’en alla s’asseoir en face de moi. Quand elle eut fini de lire ma lettre, elle en pressa les feuilles contre sa poitrine et me regarda avec des étoiles dans les yeux.

Plus tard, je devais connaître avec elle d’autres moments de pur bonheur, des baisers, des étreintes, la volupté, et ces instants partagés qui sont, très certainement, les seules joies de nos existences fugitives et décevantes. Aucun, cependant, ne devait égaler ce regard et ce sourire d’une jeune femme qui me disait « oui ».