Les deux plus belles histoires d’amour (spécial Saint-Valentin)

Deux pépites émergeant d’un torrent de clichés

Des mythes de l’Antiquité aux scènes de cinéma contemporaines, en passant par le fin’amor du Moyen Âge, je dois bien admettre que les grandes histoires d’amour ne me transportent guère. Le sujet est éculé. On retrouve peu ou prou, depuis des siècles, les mêmes clichés sur les charmes de la personne aimée, les signes d’une passion naissante, le plaisir ineffable d’un premier baiser.

Parmi les textes que j’ai lus et fait étudier, il est deux œuvres qui me paraissent sortir du lot, et dont la lecture ne m’a jamais lassé.

Orphée et Eurydice, Manon Lescaut

Virgile
Virgile. Le poète était grand, avait la peau mate et une santé fragile. Il mourut au retour d’un voyage en Grèce, sans avoir pu achever l’Enéide. Il devait consacrer encore trois ans à son oeuvre et demanda, avant de mourir, à ce qu’elle soit détruite, ce que l’empereur Auguste refusa.

La première: Orphée ramenant Eurydice des Enfers, chez Virgile, auteur du Ier siècle av. J.-C. Les vers qui terminent les Géorgiques ne sont pas d’une beauté commune, ils appartiennent à une forme d’art achevée et supérieure. Tout est là: force, finesse, drame, sensibilité. Mais le poète de Mantoue, comme on le verra en traduction, est plus qu’un écrivain, c’est l’enfant chéri des Muses… La réincarnation même d’Orphée.

La seconde: Manon Lescaut. J’apprécie plus que tout ce roman du XVIIIe et le place même au-dessus de ce qu’a pu écrire Stendhal. Je l’ai lu une première fois à l’université, quand j’essayais tant bien que mal de combler les lacunes de ma culture littéraire – ce à quoi je ne suis toujours pas parvenu! Puis, je l’ai relu il y a deux ans, alors que j’étais de surveillance dans le couloir d’un petit collège pour le brevet. « T’as pas de chance, me disaient mes collègues en s’en allant, tu dois attendre que les dyslexiques finissent. Tu en as encore pour une bonne heure… »

J’étais bien plus chanceux qu’eux et je me fichais éperdument d’être assis seul dans un bâtiment en parties désert. A vrai dire, j’y étais sans vraiment y être. Je suivais le chevalier des Grieux dans sa folle passion pour Manon Lescaut. Et il n’existe pas de femmes plus charmantes que cette drôle de demoiselle.

Un auteur singulier

Virgile. Le poète était grand, avait la peau mate et une santé fragile. Il mourut au retour d'un voyage en Grèce, sans avoir pu achever l'Enéide. Il devait consacrer encore trois ans à son oeuvre et demanda, avant de mourir, à ce qu'elle soit détruite, ce que l'empereur Auguste refusa.
L’abbé Prévost.

Ce qu’il y a de plus surprenant dans notre littérature, c’est que l’auteur qui décrit le mieux les affres de la passion n’est pas un libertin, un poète romantique ou un écrivain à succès de nos jours, mais… un curé: l’abbé Prévost. Pas question d’amour mystique, comme chez Thérèse d’Avila, ou platonique. Manon est une « catin », comme l’écrit Montesquieu, et des Grieux un « fripon ». Issue d’un milieu modeste, Manon n’hésite pas à faire des infidélités à son amant pour extorquer de l’argent à des hommes plus riches et plus âgés. Elle se prostitue. Le jeune homme finit toujours par lui pardonner. Ensemble, ils font les quatre cents coups pour échapper à la misère et, au cours de son périple, le chevalier se dépouillera de tout et finira seul au bout du monde. La fin du roman est un drame pur, nu, d’une force et d’une simplicité que quelques continuateurs, comme Dumas fils, ont cherché en vain à atteindre.

Qu’on n’aille pas croire cependant que notre auteur, l’abbé Prévost, soit un dévot hypocrite, un tartufe. Il avait une foi sincère et, comme son personnage, était tiraillé entre sa vocation religieuse et une soif d’aventures, de voyages et d’amour. C’est dans une abbaye, en Hollande, qu’il écrit Manon Lescaut, qui n’est qu’un récit à l’intérieur d’une oeuvre plus vaste: Les Mémoires d’un homme de qualité.

Mais, j’en ai assez dit, voici deux extraits des chefs-d’oeuvre dont je veux vous parler en cette fête des amoureux. Remontant les siècles, je commencerai par Manon Lescaut et terminerai par une traduction en vers de Virgile, traduction de l’abbé Delille (encore un curé!).

Une déclaration d’amour enflammée

Le chevalier des Grieux, étudiant modèle, qui doit faire vœux de chasteté et entrer dans l’ordre des chevaliers de Malte, rencontre Manon, en tombe éperdument amoureux et quitte avec elle Amiens pour Paris. La jeune femme l’abandonne pour un homme plus riche. Le père du jeune noble fait enlever le chevalier, qui reprend ses études et essaie d’oublier tant bien que mal sa passion. Hélas! Il retrouve la jolie Manon. C’en est fait de toutes ses bonnes résolutions…

Les deux cousines de Watteau.
Les deux cousines de Watteau. La jeune femme de dos pourrait être Manon, dans les moments où elle mène la belle vie, près de Paris. Ceux qui ont lu mon journal de juillet-août savent que j’apprécie beaucoup Watteau, un grand peintre de la Régence.

Elle me répondit des choses si touchantes sur son repentir, et elle s’engagea à la fidélité par tant de protestations et de serments, qu’elle m’attendrit à un degré inexprimable. « Chère Manon, lui dis-je avec un mélange profane d’expressions amoureuses et théologiques, tu es trop adorable pour une créature. Je me sens le cœur emporté par une délectation victorieuse. Tout ce qu’on dit de la liberté à Saint-Sulpice est une chimère. Je vais perdre ma fortune et ma réputation pour toi ; je le prévois bien, je lis ma destinée dans tes beaux yeux ; mais de quelles pertes ne serai-je pas consolé par ton amour ! Les faveurs de la fortune ne me touchent point ; la gloire me paraît une fumée ; tous mes projets de vie ecclésiastique étaient de folles imaginations ; enfin tous les biens différents de ceux que j’espère avec toi sont des biens méprisables, puisqu’ils ne sauraient tenir un moment, dans mon cœur, contre un seul de tes regards. »

Quel style! Quel lyrisme! Mesdames, un homme vous a-t-il jamais tenu des propos si touchants… Parmi tous les personnages de notre littérature, il y a deux femmes que j’aimerais rencontrer: Yvonne de Galay, une jeune fille blonde, que je croiserais au bord d’un lac, par une soirée froide de février, et Manon Lescaut, pour laquelle je ferais, tout sage que je suis, autant de bêtises que le chevalier des Grieux!

Et, pour terminer, Le Rappel des oiseaux de Rameau, histoire de vous plonger dans l’ambiance de cette première moitié du XVIIIe siècle. Le morceau est censé être joué au clavecin. Il est bien plus beau au piano. En fermant les yeux, on croit voir des oiseaux se poser et sautiller sur les branches d’un arbre, par une fin d’après d’après-midi d’automne.

Orphée et Eurydice

Orphée a perdu sa chère Eurydice, mordue par un serpent, alors qu’elle essayait de fuir Aristée. Le poète descend aux Enfers, charme le redoutable Cerbère et parvient à convaincre Pluton et Proserpine (dieux des morts) de lui rendre son épouse. Ces derniers lui imposent une condition: durant tout le trajet du retour, Orphée marchera devant sa bien-aimée et ne devra pas se retourner avant d’avoir atteint la lumière du jour…

Camille Corot
Camille Corot, Orphée ramenant Eurydice des Enfers.

Enfin il revenait triomphant du trépas :
Sans voir sa tendre amante, il précédait ses pas ;
Proserpine à ce prix couronnait sa tendresse :
Soudain ce faible amant, dans un instant d’ivresse,
Suivit imprudemment l’ardeur qui l’entraînait,
Bien digne de pardon, si l’enfer pardonnait !
« Presque aux portes du jour, troublé, hors de lui-même,
Il s’arrête, il se tourne… il revoit ce qu’il aime !
C’en est fait ; un coup d’œil a détruit son bonheur ;
Le barbare Pluton révoque sa faveur,

Et des enfers, charmés de ressaisir leur proie,
Trois fois le gouffre avare en retentit de joie.
Eurydice s’écrie : « Ô destin rigoureux !
Hélas ! Quel dieu cruel nous a perdus tous deux ?
Quelle fureur ! Voilà qu’au ténébreux abîme
Le barbare destin rappelle sa victime.
Adieu ; déjà je sens dans un nuage épais
Nager mes yeux éteints, et fermés pour jamais. [superbe!]
Adieu, mon cher Orphée ! Eurydice expirante
En vain te cherche encor de sa main défaillante ;
L’horrible mort, jetant un voile autour de moi,
M’entraîne loin du jour, hélas ! et loin de toi. »
Elle dit, et soudain dans les airs s’évapore.
Orphée en vain l’appelle, en vain la suit encore,
Il n’embrasse qu’une ombre ; et l’horrible nocher
De ces bords désormais lui défend d’approcher.

Le texte original est plus puissant encore que la traduction que vous venez de lire. Qu’ajouter de plus sur ce passage? Rien. Je l’ai déjà dit. Virgile n’était pas un simple poète. C’était un demi-dieu.

Orphée, le poète inconsolable, charmant les bêtes sauvages aux sons de sa lyre. Il sera démembré par les Ménades auxquelles il s’était refusée. Sa tête tranchée, roulant dans les eaux d’un fleuve, répète sans fin le nom d’Eurydice…