Alexandre Page – Partir, c’est mourir un peu (2)

Aujourd’hui, comme prévu, nous allons nous intéresser à la Russie du début du XXe siècle, au tsar Nicolas II, à Raspoutine et à la Révolution de 17. Retournons à notre spécialiste, Alexandre Page, auteur du roman historique Partir, c’est mourir un peu et voyons ce qu’il a nous dire sur le sujet…

Quand on évoque la Russie avant la guerre de 14, on parle d’un « rouleau compresseur », et pourtant il s’agit plutôt d’un colosse aux pieds d’argile. Est-ce que vous pouvez dresser un tableau très rapide de cet immense empire, afin que l’on comprenne mieux le cadre dans lequel se joue le drame de votre roman?

Question complexe, mais pour faire simple la Russie a subi de profondes transformations sous le règne de Nicolas II qui l’ont faite entrer dans un temps de modernité et de prospérité (l’Age d’argent) tout en la fragilisant (exode rural, aspirations indépendantistes en Pologne, Finlande…, émergence d’une classe bourgeoise jalouse des prérogatives aristocratiques, fonction publique pléthorique et anarchique…) Avant la guerre, la Russie subit de nombreux attentats, des grèves ouvrières, et la guerre vient ajouter à la déstabilisation. La bourgeoisie qui tient les industries pense l’exploiter contre la noblesse ; les adeptes de la Russie russe tentent d’en profiter pour se débarrasser des Russes allemands, des Juifs et des Tatars ; la noblesse francophile russe tente d’en profiter pour rendre plus « républicaine » la Russie du tsar et magouille avec les Français et les Anglais pour cela ; l’état-major russe, incompétent, cherche un bouc-émissaire pour ses erreurs et désignera l’impératrice d’origine allemande… Bref, chacun essaye de tirer profit du conflit, et finalement ceux qui passeront entre les gouttes seront les bolcheviks avec le soutien de l’Allemagne.

« Hark! Hark! The dogs do bark! » Cette carte montre avec beaucoup d’humour la situation entre puissances avant la Guerre de 14. Les Empires centraux dont l’alliance est représentée par une laisse, sont pris en étaux par les chiens français et anglais et le rouleau compresseur russe. Le chien allemand a les moustaches du Kaiser Guillaume II!

A travers le récit de votre narrateur, un certain Igor Kleinenberg, on découvre une famille très attachante. Le tsar Nicolas II est avant tout un bon père de famille, un souverain humain, simple et généreux. Pendant la Première Guerre mondiale, l’impératrice et ses filles font preuve d’un dévouement extraordinaire auprès des blessés dans les hôpitaux. Il y a quelque chose de christique dans le parcours de cette famille. Est-ce que vous ne pensez-pas, néanmoins, que le tsar a manqué de poigne au vu des circonstances? Pour reprendre un mot de Machiavel, est-ce que la situation n’exigeait pas « un lion pour faire fuir les loups »?

Le tsar Nicolas II

Oui, c’était la différence entre Alexandre III et Nicolas II. Alexandre III, très marqué par la mort dans un attentat d’Alexandre II, avait utilisé la force brute pour tenir le pouvoir. Clairement ce n’était pas le caractère de Nicolas II qui a commis de nombreuses erreurs, à commencer par la grâce qu’il a
accordée aux futurs bolcheviks avant la guerre, qui revenus en Russie ont repris de plus belle leur propagande au pire moment. On se rend compte aussi que son refus de la propagande diffamante pendant la guerre, quoique noble, était une erreur d’un point de vue purement militaire, alors que les Allemands jetaient des tonnes de tracts contre l’impératrice dans les lignes russes. Il a clairement placé sa conduite morale et devant Dieu avant les contingences « matérielles » qu’exigent parfois le pouvoir. Attitude commune à la famille impériale de manière générale.

J’en viens maintenant à Raspoutine. On rappellera qu’il s’agit d’un mystique, doté d’une aura certaine, qui gravite dans l’entourage de la famille impériale et use de ses talents de guérisseur pour soigner le tsarévitch Alexis, – ce dernier souffre d’hémophilie. J’espère ne pas me tromper. Dans votre roman, vous faites un sort à la légende noire et à toutes les rumeurs autour du personnage. Avec du recul, que pensez-vous de cet homme et du rôle qu’il a pu jouer, plus ou moins malgré lui, dans le discrédit de la famille impériale?

Raspoutine. La photo parle d'elle-même. Cet homme était à la fois un fanatique et un possédé.
Raspoutine

Il faut savoir que Raspoutine n’est déjà pas une figure si singulière dans la Russie de cette époque très adepte de l’occulte (d’ailleurs, avant Raspoutine, la famille impériale avait un mage français à ses côtés). Au début du XXe siècle il y a aussi en Russie quantité de voyants, d’ascètes qui s’enferment
volontairement dans des prisons… Ce qui a été reproché à Raspoutine n’était pas tant ses pouvoirs ou même sa vie dissolue (il allait voir les prostituées, mais comme toute la société russe du temps aux mœurs très libres), que l’affinité qu’il avait réussi à nouer avec la famille impériale mieux que toute la noblesse pétersbourgeoise. Celle-ci était jalouse de ses entrées au palais alors que l’impératrice en particulier détestait le monde feutrée de l’aristocratie. De la même manière, cette noblesse jalousait Anna Viroubova, issue de la petite noblesse, pauvre et pas très belle, qui pourtant était la plus proche amie de l’impératrice contre les grandes aristocrates du temps. Cette jalousie fera courir des rumeurs, et conduira à ériger Raspoutine en monstre, alors même que ses enfants et sa femme ont laissé des témoignages en totale contradiction avec cette image.

Le tsarévitch Alexis

Ce qui est certain c’est que Raspoutine avait compris par exemple que l’aspirine aggravait l’hémophilie du tsarévitch au lieu de la soigner, qu’il était pris entre ses passions et son amour de Dieu, et que sa mort a été très préjudiciable à la famille impériale. Le peuple perdait son représentant auprès du tsar, et les coupables étaient de la noblesse. Ça a probablement accentué les soulèvements.

Les lecteurs qui veulent en savoir plus sur la fin du tsar et de sa famille liront votre roman avec profit. J’aimerais que l’on parle de la Révolution de 17. Comment expliquez-vous que des individus assez médiocres comme Kerenski, puis des aventuriers et des criminels comme les bolcheviques, aient pu renverser aussi facilement l’empire et une dynastie régnant depuis trois siècles? Comment expliquer surtout qu’un dirigeant comme Staline ait pu véhiculer l’image d’un tsar cruel et despotique? C’est le monde à l’envers!

L’image de Nicolas II était assombrie bien avant Staline. C’est une propagande naît avant même la révolution, autour de scandales dans lesquels le tsar avait peu de responsabilités en fait (comme celui de la Lena qui vaudra d’ailleurs son surnom à Lénine). En France aussi on a relayé des histoires totalement fausses dans la presse socialiste, à une époque où les fake news étaient légions, mais difficiles à contredire ! Pour le reste, comme encenser l’empire sous Staline conduisait tout droit au goulag, seul le récit autorisé pouvait circuler auprès de la population.

Pour la révolution de mars 1917, clairement elle a été permise par le soutien de l’état-major des armées russes. Qui tient l’armée tient le pouvoir. Sans compter que la France et l’Angleterre, par le truchement de leurs ambassadeurs, ont tout de suite soutenues le mouvement. Pour le reste, je crois qu’il y avait aussi un certain souhait du tsar de ne pas ajouter au contexte de la guerre une guerre civile en s’accrochant à un pouvoir auquel il n’avait jamais vraiment tenu lui-même. La seule chose qui le raccrochait à son statut était la promesse qu’il avait faite à son père de préserver l’héritage dynastique, mais tout son règne durant il était taraudé par cette idée que cet héritage n’était plus vraiment en adéquation avec l’époque. Je pense que l’abdication en faveur de son frère et la mise en place d’un gouvernement provisoire lui paraissaient un compromis acceptable entre les deux et permettrait en même temps de sortir plus vite la Russie de la guerre.

Pour terminer, comment est perçu Nicolas II dans la Russie d’aujourd’hui?

Natalia Poklonskaïa

Il y a un rapport très ambigu. D’un côté il y a de fervents royalistes qui en ont fait leur icône, parmi lesquels des personnes très influentes dans la politique russe comme Natalia Poklonskaïa. Le milieu orthodoxe aussi en a fait, avec sa famille, un porte-étendard. Mais d’un autre côté pour beaucoup de Russes la première guerre, la révolution sont une période sombre un peu tabou. Poutine essaye d’ailleurs de jouer l’équilibriste entre ces deux tendances, donnant justement des postes importants à des personnes du cercle royaliste comme Natalia Poklonskaïa, tout en défendant l’héritage soviétique dont il est un peu le représentant en tant qu’ancien du KGB. Mais de manière générale l’héritage impérial intéresse de plus en plus les Russes, en particulier une jeunesse post-URSS qui n’est plus trop concernée par la dimension politique du problème et se concentre sur la dimension historique et patrimoniale.

Un grand merci à Alexandre Page pour le temps qu’il a bien voulu consacrer à mes questions! Si vous êtes férus d’histoire, n’hésitez pas à vous procurer Partir, c’est mourir un peu. Ce roman historique est riche et son style particulièrement soigné.

 

Alexandre Page – Partir, c’est mourir un peu (1)

Alexandre Page

Aujourd’hui, petite interview d’Alexandre Page, auteur de Partir, c’est mourir un peu, un roman historique sur les dernières années du règne de Nicolas II. Dans ce premier volet, nous allons nous intéresser au parcours de l’auteur et à la conception de son roman. Dans un second volet, nous nous pencherons sur la Russie fascinante et effrayante à la fois du dernier des Romanov.

Bonjour M. Page! Avant de commencer, est-ce que vous pouvez vous présenter rapidement et nous toucher un mot de vos travaux universitaires. Si je ne me trompe pas, vous avez consacré un mémoire et une thèse au peintre et sculpteur François Flameng… (En la matière, mes lecteurs et moi ne connaissons que Gustave Doré…)

Affiche de François Flameng

Bien sûr. Je suis historien de l’art et depuis la publication de mon premier roman Partir, c’est mourir un peu, en juillet 2019, écrivain de fictions, activité que je compte développer à l’avenir ! Du côté de mes travaux universitaires, j’ai précisément consacré un mémoire au peintre et accessoirement graveur François Flameng (1856-1923) et une thèse au graveur et accessoirement peintre Léopold Flameng (1831-1911), père du précédent. Il était graveur et non sculpteur, puisque le sculpteur réalise des sculptures en ronde-bosse ou en relief qui se suffisent à elles-mêmes, alors que le graveur cisèle un support avec diverses techniques qui vont servir d’élément imprimant, par exemple pour les illustrations des livres anciens. Ma thèse portait plus largement sur les évolutions du métier de graveur de reproduction (gravure d’après une œuvre existante) et d’illustrateur dans la seconde moitié du XIXe siècle, période qui voit émerger la photographie concurrente.

Dans Partir, c’est mourir un peu, on découvre les dernières années de l’Empire russe à travers un précepteur de la famille impériale. Qu’est-ce qui vous a amené à un projet aussi ambitieux? Avez-vous des attaches en Russie?

Non, aucune attache familiale en Russie. Simplement un attrait pour la Russie et en particulier pour le règne de Nicolas II et Nicolas II lui-même (et sa famille bien sûr). Le projet est ancien (au moins une dizaine d’années), mais ce n’est qu’après ma thèse que j’ai trouvé le temps de m’y consacrer pleinement et de trouver le bon axe pour traiter de ce sujet (à savoir un personnage fictif intégré à l’histoire et écrivant de faux mémoires). L’idée était d’éviter l’écueil du livre documentaire (qu’aurait donné une narration à la troisième personne) et d’avoir un personnage assez omniscient malgré tout (et donc, au cœur de l’histoire).

Afin de rédiger votre roman, vous avez réuni une somme considérable de documents. Est-ce que vous pouvez-nous expliquer comment vous avez synthétisé vos sources? comment vous avez pu opérer un tri et accorder à chaque document l’importance qui lui revenait? Comme vous le montrez,
c’est une période troublée où circulent toutes sortes de rumeurs et de calomnies. Il n’a pas dû être évident pour vous de démêler le vrai du faux!

J’ai commencé en utilisant une dizaine d’ouvrages de référence (toujours des témoignages de premières mains). J’ai obtenu une structure générale, un premier jet, mais plein de trous bien sûr. J’ai ensuite pris ma documentation livre après livre, article après article, en adjoignant à mon texte tout ce qui pouvait manquer en termes de détails, de scènes, d’anecdotes… Ma thèse m’a apporté une certaine méthodologie bien utile. J’ai très peu utilisé d’ouvrages d’historiens et aucun ouvrage récent, car mon personnage était censé écrire dans les années 40. Pour le vrai du faux, ça a été plus facile puisque la famille impériale a beaucoup écrit elle-même, donc il ne m’était pas très dur de voir que l’impératrice, par exemple, n’avait pas les liens avec le Kaiser qu’on lui prêtait.

Est-ce que vous pouvez évoquer les romanciers qui vous ont inspiré dans votre travail? Vous citez plusieurs noms sur votre site. Qui sont-ils et que vous ont-ils apporté?

Fabiola du cardinal Wiseman. Un auteur que je ne connaissais pas et qu’il me faudra découvrir dès que possible!

Ce sont moins des romanciers que des romans en particulier qui m’inspirent. Je dirai que le mélange fiction / histoire très documentée me vient de Fabiola de Nicholas Wiseman, un sommet méconnu en la matière, dans le contexte des premiers temps de l’église. Pour l’intérêt des belles descriptions je le dois à Tess d’Urberville et à Thomas Hardy. Il m’a sans doute apporté aussi un goût particulier pour le drame, évidemment très attaché aussi à la vie des Romanov. Puis de manière générale les auteurs russes qui m’apportent une certaine langue, des mots du « terroir », des expressions, et qui m’ont permis de donner plus d’authenticité à mon récit.

Merci pour ces réponses, M. Page, et rendez-vous ce week-end pour évoquer cette Russie troublée du début du XXe siècle. Nous y parlerons du tsar et de sa famille, et d’un certain Raspoutine…

Pour terminer, le Rondel de l’adieu d’Edmond Haraucourt, dont le premier vers constitue le titre du roman et que notre auteur cite au début de son oeuvre:

Partir, c’est mourir un peu,
C’est mourir à ce qu’on aime :
On laisse un peu de soi-même
En toute heure et dans tout lieu.

C’est toujours le deuil d’un vœu,
Le dernier vers d’un poème ;
Partir, c’est mourir un peu,
C’est mourir à ce qu’on aime.

Et l’on part, et c’est un jeu,
Et jusqu’à l’adieu suprême
C’est son âme que l’on sème,
Que l’on sème à chaque adieu :
Partir, c’est mourir un peu…