Céline à Sigmaringen

Ces derniers temps, je me suis replongé dans un auteur qui a marqué mes études de lettres, que j’ai porté aux nues  et dont je suis revenu. Le sulfureux Louis Ferdinand Destouches, alias Céline. Drôle de personnage dont on parle beaucoup et qu’on lit très peu. A vingt-trois ans, je ne jurais que par Voyage au bout de la nuit, à quarante, j’ai suivi Bardamu D’un Château l’autre.

Le docteur Bardamu à Meudon

L’oeuvre paraît en 57, trois ans après après Diên Biên Phu et en pleine guerre d’Algérie, « les événements ». Les cent premières pages contiennent plaintes et vociférations, dans le style haché et ordurier qui est celui de l’auteur depuis Mort à crédit. Chauffé à blanc, Céline peste contre ses misères de docteur, peu de patients et pas d’auto, contre son époque, les Vrounzais (entendez le snobisme de certains Français) et surtout contre Gaston Gallimard qui l’exploite – aucun écrivain ne pourrait se permettre aujourd’hui d’être aussi odieux avec son éditeur! Ces plaintes d’un vieil homme aigri et réactionnaire sont aussi assommantes qu’ennuyeuses.

Après la Guerre, Céline apparaît comme un clochard aigri et paranoïaque. Comme on le verra plus bas, il n’en a pas toujours été ainsi. Plus jeune, c’est un homme élégant et séducteur, un médecin brillant et cultivé. En vieillissant, l’auteur est devenu son personnage, Ferdinand Bardamu, cet homme du peuple, lâche et vulgaire. « Un affreux raté ».

Le château de Sigmaringen

On n’entre dans le vif du sujet qu’après un épisode fantastique d’une vivacité époustouflante: l’arrivée d’une péniche conduite par Caron en personne, dans les brumes de la Seine, et les retrouvailles du narrateur avec un ami décédé. De là, on part au château de Sigmaringen, au sud-ouest de l’Allemagne, où les derniers collabos ont trouvé refuge en 44. Magie des lieux, enfilades de salles, armures, portraits des Hohenzollern avec leurs verrues sur le nez et leurs mines patibulaires. De véritables Landru. Pour Céline, à l’origine de tout régime, de toute dynastie, il y a une bande de criminels et de psychopathes. Ce n’est peut-être pas faux.

Notre docteur exerce près d’un tripot dont les toilettes sont sans cesse prises d’assaut et dégorgent jusque dans son cabinet des flots d’excrément. Il est proche d’un officier SS, se promène avec le maréchal Pétain, qui ne l’aime pas et auquel il reproche ses innombrables cartes de rationnement. Enfin, il discute avec Laval et lui dit ses quatre vérités.

Un raciste impénitent

Douze ou treize ans après les faits, Céline ne renie rien de ce qu’il a été. Il est raciste et ne s’en cache pas. L’officier SS a pour épouse une libanaise – aussi curieux que cela puisse paraître, c’est ce qu’il prétend. Notre médecin se méfie de ce genre de « croisements », même s’il trouve la fille du couple d’une beauté stupéfiante. Il lui met même une excellente note! Dans la foulée, il s’attaque à Laval avec sa « mèche ébène » et son teint « bistre », ce qui l’emmène à des considérations antisémites sur Mendès-France, homme politique des années 50.

Pour l’extrême droite xénophobe, la Méditerranée sert de ligne de partage. En-deçà, les bons Français ou les voisins acceptables, espagnols et italiens. Au-delà les étrangers dont on ne veut pas. Pour Céline, la ligne de démarcation se situe au niveau de la Loire. Saint Louis, prétend-il, aurait converti de nombreux juifs dans le sud de la France et corrompu irrémédiablement le sang des Provençaux et des Auvergnats. Ce sont des métis qu’il exècre!

Voyage au bout de la haine

Des regrets sur l’antisémitisme? (Il faut rappeler que Céline est l’auteur de pamphlets d’une violence inouïe.) Pas le moins du monde. Au contraire. Il affirme sans se démonter que les Allemands n’ont pas persécuté les juifs, qui s’étaient réfugiés à New-York, mais les Français qui ont collaboré. Antienne de l’auteur: la victime, c’est lui! Il cache sur lui des fioles de cyanure au cas où il tomberait aux mains de l’ennemi. Il oublie de préciser qu’il porte également des lingots d’or, l’argent que son flot d’injures antisémites lui a rapporté. Comme on voulait sa peau à Paris, il s’est vu contraint de suivre les Allemands au château de Sigmaringen, puis de fuir au Danemark, où il purgera une peine de prison. Ce qui le sauvera. S’il s’était trouvé à Paris en 44, il aurait été fusillé comme Laval ou l’écrivain Brasillach. Même à Meudon, où il s’installe au début des années 50, on veut sa peau! Quand on lit ce qu’il a écrit pendant la Guerre, on comprend pourquoi.

Dans un final éblouissant, le narrateur, en compagnie d’hommes politiques français, traverse l’Allemagne pour se rendre aux obsèques d’un ministre de Vichy, à Berlin. Il voyage dans un train datant de l’époque de Guillaume II. A l’intérieur, on a froid et on découpe les rideaux pour s’en faire des manteaux et des couvertures. L’Allemagne d’avant la Guerre de 14 part en lambeaux. Tout un symbole. Nuit, brouillard, neige, étendues désolées. On a faim. Le lecteur d’aujourd’hui ne peut s’empêcher de penser aux déportations et de voir dans ce passage une provocation particulièrement ignoble.

Le passeport qui permet à Céline de se rendre en Allemagne.

« Les regrets, c’est bon pour les enfants »

Après la Guerre, Céline est souvent interviewé. On découvre un petit monsieur sale et tremblant qui se plaint d’être victime de la plus grande « chasse à courre » de l’histoire. Il joue la comédie et crache son fiel l’air de rien contre ses confrères écrivains. Eux ont tourné leur veste après Stalingrad, ils entrent à l’Académie et croulent sous les honneurs. On le considère lui comme un pestiféré. Il est le plus grand écrivain du XXe siècle – on ne peut pas le lui enlever – ce manque de reconnaissance, il ne le digère pas.

Jeune, Céline était un très bel homme. Grand, brun, les yeux clairs, presque un mètre quatre-vingt. On lit dans son regard la haine qui l’anime – elle lui vient sûrement des tranchées – haine qu’il déchaînera contre les juifs et le monde entier, et qui finira par se tourner contre lui-même.

Interrogé au moment de la parution de son roman, Céline, curieusement, apparaît sous un jour nouveau. C’est un homme plein d’esprit, cultivé, bien loin du personnage grossier qu’il incarne dans ses romans. Sur la situation de la France, il est d’une clairvoyance étonnante. Mais il ne s’excuse pas. A propos de son antisémitisme, il parle d’une « section » qui n’était peut-être pas si « déméritante », relativise en évoquant le sort des Templiers, des Jansénistes et des Jésuites. Son seul tort est de s’être mêlé de politique alors qu’il n’était qu’écrivain. Ses compromissions avec l’ennemi? Tenez vous bien… Il est « une femme du monde », pas une « putain ». On oblige pas une femme du monde à coucher avec les bruns ou les blonds. Elle choisit. Lui a eu un faible pour les Allemands. Qu’on ne lui demande pas de se justifier!

Puis il balaie toutes ces questions d’un revers de manche en citant la sœur de Marat, qui commente les crimes de son frère: « Ce sont là turpitudes humaines qu’un peu de sable efface. »

Le chant des ruines et de la désolation

D’un château l’autre ne paraîtrait pas aujourd’hui et, si un Céline vivait en 2020, on ne lui accorderait pas la notoriété qu’il a eue. Son oeuvre regorge de travers qui font l’objet d’une condamnation unanime: racisme, antisémitisme, misogynie. A part les chats et les chiens, son perroquet, un peu Lili, sa femme, notre auteur n’aime personne. Dans ses romans, les hommes sont des masses informes, folles, grouillantes, mues par leurs pulsions et leur bestialité. Sa prose est un interminable monologue. Un homme qui commencerait à vider son sac et n’en finirait plus de parler. Mais, qu’on le veuille ou non, Céline est un génie extraordinaire. L’horreur et la barbarie du XXe siècle, le siècle des ténèbres, demandait un chantre comme lui, puissant et ordurier. Avec ses lambeaux de phrases truffées de points de suspension, ses intrigues décousues, ses litanies rageuses, son humour désopilant, c’est une voix hallucinée, vociférante, qui flotte au-dessus des charniers et des ruines.

Pour avoir une idée de cette voix, il ne faut pas écouter les jérémiades du petit médecin que l’on interviewe, mais l’homme qui chante, ou plutôt qui gueule. Ecoutez-le d’un bout à l’autre. On y trouve la gouaille des faubourgs, le désespoir du petit peuple, un peu de mélancolie, l’horreur et les ténèbres d’événements sans nom. Tout Céline est là.

Je te trouverai charogne
un vilain soir !
Je te ferai dans les mires
deux grands trous noirs !
Ton âme de vache dans la trans’pe
Prendra du champ !
Tu verras c’est une belle assistance
Tu verras voir comment que l’on danse
au grand cimetière des Bons Enfants !
(Refrain)
Mais voici tante Hortense
Et son petit Léo !
Voici Clémentine
Et le vaillant Toto !
Faut-il dire à ces potes
Que la fête est finie ?
Au diable ta sorte ?
Carre ! Dauffe ! M’importe,
O malfrat ! tes crosses
que le vent t’emporte
Feuilles mortes et soucis !
Depuis des payes que tu râles
que t’es cocu !
Que je suis ton voyou responsable
que t’en peux plus !
Va pas louper l’occase unique
de respirer !
Viens voir avec moi si ça te pique
aux grandes osselettes du Saint-Mandé
Viens voir avec moi si ça te pique
aux grandes osselettes du Saint-Mandé
(refrain)
C’est pas des nouvelles que t’en croques
que t’es pourri !
Que les bonnes manies te suffoquent
par ta Mélie !
C’est comme ça qu’est tombé Mimile
dans le grand panier !
Tu vas voir ce joli coup de fil
que j’vais t’ourdir dans l’araignée !
(refrain)
Mais la question qui me tracasse
en te regardant !
Est-ce que tu seras plus dégueulasse
mort que vivant !
Si tu vas repousser la vermine
plus d’enterrement !
Si tu restes en rade sur la quille
j’aurai des crosses avec Mimile
au four-cimetière des Bons Enfants !
(refrain)