Chateaubriand au coin du feu

En début de semaine, je me suis accordé un petit plaisir: j’ai lu mes passages préférés des Mémoires d’outre-tombe au coin du feu. Il faut dire que le temps s’est considérablement rafraîchi et que, dans ma chaumière, le froid me pénétrait jusqu’aux os. Avant de plonger dans ma lecture, j’ai ramassé des branches mortes dans les bois alentour et les ai débitées à la hache. Les anciens disaient: « Le bois réchauffe deux fois ». Sous-entendu: « Quand on le casse et quand on le brûle… »

J’ai empilé mes bûches près de mon poêle et allumé le feu avec quelques touffes de genêts – bien sèches, leurs tiges flambent comme des allumettes. J’ai approché ma chaise et me suis laissé envahir par le frisson délicieux de la chaleur qui se répandait dans la pièce.

Chateaubriand peut paraître agaçant. C’est un auteur qui prend la pose. Malgré sa noblesse, une carrière d’homme politique et d’ambassadeur, des aventures avec les plus belles femmes de son temps, il se lamente sans cesse sur sa destinée, sur ce « jour où sa mère lui infligea la vie » . Le fameux vague à l’âme. Mes ancêtres, qui, à la même époque, vivaient à huit ou dix dans mon étroite cuisine, étaient bien plus à plaindre. Les romantiques sont tous ainsi. C’est aussi ce qui fait leur charme.

Il n’en demeure pas moins que le style de notre auteur est sans égal et qu’on lui doit les plus belles pages de notre littérature: René sur l’Etna, le chant de la grive, la vie dans le château de Combourg et les premiers émois du futur écrivain, le portrait de sa sœur Lucile – avec laquelle il entretient des rapports ambigus – la mort d’Atala, celle de Pauline de Beaumont, la fin grandiose des Mémoires … Ce n’est pas pour rien qu’on appelle François-René de Chateaubriand « l’enchanteur de Bretagne ». Il mêle la grâce du classicisme à la passion du romantisme. Un des sommets de notre littérature.

François-René de Chateaubriand. Le regard perdu au loin, les cheveux aux vents, les ruines en toile de fond… Tout le romantisme est là!

Pour terminer, un extrait de saison: « Mes joies de l’automne ».

Un caractère moral s’attache aux scènes de l’automne : ces feuilles qui tombent comme nos ans, ces fleurs qui se fanent comme nos heures, ces nuages qui fuient comme nos illusions, cette lumière qui s’affaiblit comme notre intelligence, ce soleil qui se refroidit comme nos amours, ces fleuves qui se glacent comme notre vie, ont des rapports secrets avec nos destinées.

Je voyais avec un plaisir indicible le retour de la saison des tempêtes, le passage des cygnes et des ramiers, le rassemblement des corneilles dans la prairie de l’étang, et leur perchée à l’entrée de la nuit sur les plus hauts chênes du grand Mail. Lorsque le soir élevait une vapeur bleuâtre au carrefour des forêts, que les complaintes ou les lais du vent gémissaient dans les mousses flétries, j’entrais en pleine possession des sympathies de ma nature. Rencontrais-je quelque laboureur au bout d’un guéret, je m’arrêtais pour regarder cet homme germé à l’ombre des épis parmi lesquels il devait être moissonné, et qui, retournant la terre de sa tombe avec le soc de la charrue, mêlait ses sueurs brûlantes aux pluies glacées de l’automne : le sillon qu’il creusait était le monument destiné à lui survivre.

Si vous vous ennuyez ce week-end, lisez ou relisez les premiers livres des Mémoires d’outre-tombe!