L’affaire Matzneff

Il aura fallu le témoignage d’une victime, Vanessa Springora, dans une oeuvre à sensation, pour qu’on comprenne qui est l’individu dont je vais vous toucher deux mots. Curieux! Dans les salons chics et milieux littéraires, tout le monde savait depuis trente ans.

Comment j’ai découvert Gabriel Matzneff

Gabriel Matzneff en 1983. Je
Gabriel Matzneff en 1983. Je ne voudrais pas faire de délit de faciès, mais cet homme porte sur lui le mal qui le consume.

En 2004-2005, j’ai été pris d’une boulimie de lecture. Je préparais le CAPES en candidat libre à Paris et, afin de réussir ma dissertation, je m’étais organisé de façon à balayer les principaux auteurs de notre littérature. J’écumais les bibliothèques au Jardin des Plantes, à Sainte-Geneviève et au Centre Pompidou.

En mangeant, j’écoutais France Culture.

De Sade à Raspoutine

Portrait supposé du marquis de Sade. Ayant vécu dans la second moitié du XVIIIe siècle, il est très représentatif d'une période de décadence et de débauche dans l'aristocratie française.
Portrait supposé du marquis de Sade. Ayant vécu dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, cet homme est très représentatif d’une période de décadence et de débauche de l’aristocratie française.

C’est comme cela que j’ai fait connaissance, pour ainsi dire, avec ce drôle de monsieur. Une interview… Matzneff avait pour référence le marquis de Sade qui, soit dit en passant, a passé une partie de sa vie en prison pour séquestration, inceste et torture. Il est de bon ton de le citer pour se donner un certain air. Il a un côté dérangeant. Plongez-vous dans ses romans. Ce n’est ni plus ni moins que de la pornographie. A côté du Mummy Porn en vogue aujourd’hui, un avantage de taille: le style. Est-ce que cela rattrape le fond, à vous d’en décider…

Raspoutine. La photo parle d'elle-même. Cet homme était à la fois un fanatique et un possédé.
Raspoutine. La photo parle d’elle-même. Vous avez là un fanatique et un possédé.

Matzneff ne jurait donc que par Sade, mais aussi par Raspoutine, l’âme damnée de la tsarine, avant la Révolution de 17, et les sectes et mouvements mystiques qui s’épanouissaient alors en Russie. Là-dedans, une conception particulière de la religion chrétienne: pécher autant que possible pour se sentir coupable et mériter la rédemption. D’origines russes, Matzneff était fasciné par les débauches auxquelles se livraient les hommes et femmes de cette époque. De cet entretien, il ressortait que la sexualité et toutes ses déviances étaient au cœur de sa vie et de son oeuvre.

Perversion et tourisme sexuel

Dans une bibliothèque publique, je suis tombé sur un de ses romans quelques semaines plus tard. Etudiant de près le XIXe, je devais chercher les œuvres complètes de Mérimée ou Maupassant, tout proches sur les étagères. J’ai lu en diagonale un roman qui avait tout d’un journal de voyage. Le narrateur se rendait en Thaïlande où il pouvait donner libre cours à son goût immodéré pour des adolescentes de dix à quinze ans. Cet homme-là profitait de la misère du sud de l’Asie et, en tant que riche occidental, se retrouvait dans un espace de liberté absolue. Deux passages abjects m’ont frappé: l’un où il prête à une gamine ses désirs, des cochonneries qu’il m’est impossible de préciser, un autre où l’un de ses amis s’accorde du bon temps avec de très jeunes garçons.

Daniel Cohn-Bendit et Frédéric Mitterrand

Frédéric Mitterrand
Frédéric Mitterrand, le neveu d’un président. Quand La Mauvaise Vie est parue, mon ex, qui était libraire, a été surprise de voir cette autobiographie encensée par les milieux branchés.

Dans ces milieux-là, c’est ainsi qu’on se montre transgressif, qu’on crée le scandale et qu’on assure la promotion d’un livre. Daniel Cohn Bendit ne s’y est pas pris autrement dans Le Grand Bazar ou quand il expliquait sur les plateaux de télé qu’il est « fantastique » d’être déshabillé par une fillette de cinq ans. On trouve La Mauvaise vie de Frédéric Mitterrand en vente libre sur Amazon. Ses confessions sordides rapportent encore de l’argent à leur auteur. Vous pouvez en feuilleter les premières pages. Si vous trouvez un meilleur exemple de détournement de mineurs, faites-moi signe… Ces écrits ont attiré quelques déboires à ce neveu de président de la République. En 2009, il prend la défense de Roman Polanski, accusé d’avoir violée une jeune fille dans les années 70. Entre pédophiles et hommes du grand monde, on se soutient. Marine Le Pen évoque quelques pages de La Mauvaise vie dans les médias et la polémique, qui se déchaînait contre le réalisateur américain, lui retombe dessus. Il lui suffira de passer au JT de 20h. Les « gosses » de son livre ont en réalité « quarante ans ». L’auteur essuie la sueur qui perle sur son front. Affaire classée.

L’impunité des puissants

Daniel Cohn-Bendit.
Daniel Cohn-Bendit (« pauvre conne » disait de lui Desproges). Certes, on ne peut réduire le parcours de cet homme, son militantisme et son engagement pour l’écologie et l’Europe à un livre et quelques provocations télévisuelles. Mais il faut bien admettre que les médias se sont montrés pour le moins complaisants à son égard.

Que ce soit pour Cohn-Bendit ou Mitterrand, nous noterons qu’il revient souvent à l’extrême droite de mettre les pieds dans le plat. Cela décrédibilise l’attaque, passe pour un coup bas. Comment ose-t-on renvoyer à la figure de telles personnalités ces vieilles affaires? Il n’y a que des fascistes ou des antisémites pour se permettre des choses pareilles.

Dans les affaires de pédophilie frappant l’Eglise, on prononce des sentences sans appel – et ce n’est que justice. Les histoires d’amalgames et autre n’ont pas cours. Toute l’institution est responsable des crimes d’un seul homme. Ici, vous avez des auteurs, des hommes politiques, de télévision, qui se sont adonnés aux mêmes abominations, ont écrit des livres, sont passés dans diverses émissions pour s’en vanter, en ont tiré de l’argent… et il est de mauvais ton de les rappeler à leurs turpitudes. Non seulement, ils continuent pour beaucoup à parader, mais – je pense à Cohn- Bendit – ils donnent des leçons de morale au bon peuple.

La responsabilité des médias

Certains, comme notre Gabriel Matzneff, finissent par avoir des ennuis. On est passé de la permissivité des années 70-80 aux #metoo et #balancetonporc. Le vieux satire, malgré ses soutiens, est tombé sur plus fort que lui.

Mais on en fait un cas isolé. Matzneff écrivait dans son coin. Personne ne savait rien de ses penchants pour les très jeunes filles… Ses livres, cependant, se trouvaient dans les bonnes librairies et les bibliothèques municipales, leur auteur était interviewé par Bernard Pivot et passait sur une radio publique comme France Culture…

Au fond, je pose une petite question. Les médias n’auraient-ils pas une part de responsabilité dans la publicité malsaine faite à cet individu? Ne pourrait-on pas les accuser d’avoir fait indirectement l’apologie d’actes pédophiles?

Je dis ça, je dis rien, comme on dit.