If you tell – A True story of Murder, Family Secrets, and the Unbreakable Bond of Sisterhood

Comme j’en ai pris l’habitude depuis quelque temps, cette semaine, j’ai écrit jusqu’à six heures et demie et passé mes soirées à lire If you tell de Gregg Olsen. Histoire vraie et abominable de trois sœurs confrontées, dans leur enfance, à une mère perverse et sadique.

Du plaisir de découvrir une langue étrangère

On peut critiquer tant qu’on voudra Amazon et les liseuses. Le géant américain et son outil fétiche vous donnent accès à toutes sortes de livres, quand bien même vous habitez au fin fond de la France périphérique. Vous avez même la possibilité, grâce à un dictionnaire intégré à l’appareil, de lire en langue étrangère avec une certaine aisance. Plutôt que de tourner les pages d’un lourd dictionnaire quand un mot inconnu vous gêne dans la compréhension d’un passage, vous appuyez sur le mot en question et sa définition apparaît juste au-dessous ou au-dessus. Vous ne vous interrompez quasiment pas dans votre lecture, assimilez rapidement un certain vocabulaire et ne quittez pas l’univers qui se déploie dans le livre. Il faut admettre que la technologie n’a pas que du mauvais.

A True Story of Murder

Le sous-titre est pour le moins aguicheur. Le grand public se passionne pour ces histoires vraies sur fond de crimes et d’intimité familiale. En témoigne le procès Daval dont les médias ont fait leurs choux gras cette semaine. On découvre avec une curiosité malsaine l’intérieur d’un foyer dominé par une personne folle à lier. Il y a du voyeurisme là-dedans. On plonge avec un mélange de fascination et d’effroi dans les noires abysses de la nature humaine, content quelque part de pouvoir en revenir en laissant de côté le livre et de ne pas avoir vécu l’enfance des trois sœurs du récit. Peut-être, également, cette confrontation avec le mal trouve en nous quelque résonnance. En explorant les profondeurs, on découvre des pans de notre âme qui ne se sont pas révélés.

Sadisme, domination, duplicité

Michelle Knotek

Au moment où elle se livre à ses atrocités, Michelle Knotek est une femme d’une grande beauté, qui cache sa personnalité réelle derrière un sourire de façade et un altruisme feint. Elle est assistante sociale! Ainsi, pendant des années, elle bat et humilie ses filles sans éveiller les soupçons. Surtout, elle attire chez elle deux personnes fragiles qu’elle réduit pour ainsi dire en esclavage, qu’elle drogue et qu’elle torture. Elle prend plaisir à isoler ceux qui l’entourent, à les dominer, à les soumettre, à se trouver sans cesse au centre de l’attention, à tout exiger. Incapable de compassion, elle n’a pas conscience du mal qu’elle inflige, arrange la vérité sans scrupules et pense même agir pour le bien des autres. Elle alterne des crises de colère d’une violence inouïe et des moments de douceur et de tendresse. Cette capacité à souffler le chaud et le froid, à infliger de terribles punitions sans raison apparente, à traquer ses victimes, est ce qu’il y a de plus inquiétant chez elle. Les caractéristiques du psychopathe.

The Unbreakable Bond of Sisterhood

Dans la famille Knotek, abus et maltraitances durent pendant des années, même des décennies, avec la complicité d’un mari qui obéit aveuglément à son épouse et pour lequel l’auteur se montre pour le moins complaisant: il le présente comme un homme perdu, amoureux, abruti de travail, absent, mais qui roue de coups ses victimes et fait disparaître des corps… Les trois filles, quant à elles, réalisent peu à peu qu’elles ne vivent pas dans une famille normale, qu’elles aiment leur mère – c’est naturel – mais qu’elles ne peuvent approuver son comportement. Surtout, elles vont devoir s’unir, malgré ses manigances, pour se libérer de son emprise. Enfin, parler, dénoncer, vaincre cette peur des représailles qui les tétanise. L’auteur nous rassure dès le début: son histoire se termine sur un happy end à l’américaine. Nikki, Sami et Tori seraient actuellement trois femmes épanouies qui auraient tiré un trait sur un passé douloureux. Après ce qu’elles ont vécu, on peine à le croire. Il n’en demeure pas moins que leurs liens indéfectibles, la personnalité de Sami qui sert de médiatrice, sont ce qu’il y a de plus fort dans cette affaire sordide.

Enumération ad nauseam

Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il faut s’accrocher pour entrer dans le livre. La première moitié, ou presque, est une accumulation de sévices qui mènent sans cesse à la même phrase conclusive: « Shelly » est folle, malade, détraquée ». Au-delà de l’écœurement, on se dit que l’auteur aurait été plus inspiré de se concentrer sur quelques moments clés et, plutôt que d’énumérer les mêmes maltraitances, de présenter une gradation, de révéler peu à peu la vraie nature de Michelle Knotek. Par ailleurs, on aimerait comprendre comment elle en est arrivée là. Gregg Olsen évoque rapidement une mère alcoolique, une grand-mère autoritaire, mais ne nous éclaire pas sur les mécanismes qui aboutissent assez tôt à la naissance d’un monstre. Est-ce lié à la nature même du sujet, à une forme de dysfonctionnement psychologique innée? A quelque traumatisme lointain? Est-ce qu’il n’y a pas un peu des deux? Le second étant l’élément déclencheur… L’auteur livre des faits bruts, sans se questionner.

Forces et faiblesses du récit

Le récit est simple, linéaire, pour ne pas dire plat. Un Jean Teulé, ou un Emmanuel Carrère, aurait fait des va-et-vient entre présent et passé. Il nous aurait parlé de sa rencontre avec les protagonistes, de ses impressions, avant de nous livrer leurs témoignages. Ici quelques propos sont rapportés de temps à autre avec un désespérant « dira-t-elle plus tard ». Cependant, il faut toujours donner sa chance à un livre. Par la suite, la présentation des faits devient bien plus intéressante grâce à deux procédés: la disparition étrange d’un jeune homme et l’apparition d’un nouveau bouc émissaire, après la fin tragique du premier. On est intrigué. Qu’est-il arrivé à Shane? Et que va endurer le pauvre Ron, homme fragile et marginal? Le suspense repose sur la tension et la curiosité. On a envie de savoir, et on tourne les pages. Enfin, le dénouement est réussi, d’une efficacité dramatique tout anglo-saxonne.

Bien qu’il me dérange sur le fond, j’ai lu cet ouvrage avec un certain intérêt et en ai tiré quelques procédés narratifs. L’exercice m’a été profitable. La lecture doit toujours aider à l’écriture.