« Souvenir, souvenir, que me veux-tu? »

Le plaisir dans l’effort

Villard-de-Lans
Villard-de-Lans

J’ai logé plusieurs jours chez mon frère à Villard-de-Lans, dans le Vercors – j’apprécie beaucoup ce massif montagneux auquel je consacre quelques pages dans mon journal de septembre-octobre. Après un repas dans un restaurant discret, mais excellent, nous avons fait un peu de ski de fond du côté d’Autrans. Ceux qui connaissent ma famille savent que mon frère est un grand sportif. Un départ sur les chapeaux de roue m’a épuisé dès les premiers kilomètres. Puis, mes jambes et mes bras se sont lancés dans des mouvements plus souples et plus amples. Je me suis habitué à la cadence. Dans deux ou trois descentes particulièrement abruptes, j’ai préféré déchausser. Les muscles endolories, je marchais d’un pas hésitant, mais je n’avais plus envie de m’arrêter. Malgré le froid, mon dos était détrempé et le vent, un courant d’air, dirais-je, me gelait désagréablement la nuque.

Premier aperçu de Grenoble

Le lendemain, de bon matin, j’ai pris le car pour Grenoble. Après un petit-déjeuner sans caféine, je plongeai dans un état comateux dont je ne sortis que dans l’après-midi. De la route de corniche que j’ai empruntée, la ville se présente comme une agglomération coincée entre des montagnes abruptes. Ses tours et ses immeubles sont embués par un nuage de pollution et, des cheminées de ses usines, sort ici et là un panache de fumée immobile.

Parcourant la Presqu’île, j’ai pu voir quelque bâtiment qui m’intéresse au plus haut point dans l’élaboration de mon récit, des centres de recherches sur les nanotechnologies, en particulier. Grenoble, comme je l’expliquerai plus tard, est depuis deux siècles à la pointe du progrès et de l’innovation.

Le stagiaire et le prof démissionnaire

À la descente du car le froid me glaça jusqu’aux os. La ville est faite de longs boulevards, qui offrent tout à coup une échappée sur des montagnes escarpées et des bouffées d’air glacial qui semblent descendre des sommets enneigés. En arpentant la vieille ville, un sentiment poignant de nostalgie m’assaillit.

Plongé dans mes souvenirs, j'avais l'impression de remuer des feuilles mortes...
Plongé dans mes souvenirs, j’avais l’impression de remuer des feuilles mortes…

Place Victor Hugo, rue Condorcet… J’ai habité là il y a un peu plus de quinze ans. En face se trouvait une boulangerie bio où deux collègues, que je trouvais alors très âgées, venaient me prendre pour me conduire au travail. La bibliothèque où je me plongeais dans les écrits de l’empereur Julien, dont la forte personnalité m’émerveillait. Quelque rue où je me promenais avec des amis. Le souvenir des manifestations contre le CPE de Dominique de Villepin – Jacques Chirac était alors président. Après avoir préparé le CAPES en candidat libre, j’ai été à l’IUFM (où l’on apprend à apprendre) pour mes deux premières années d’enseignement. Voilà que je retrouvais les mêmes lieux peu après ma démission. Une parenthèse se refermait.

Suis-je toujours le même homme?

ποταμῷ γὰρ οὐκ ἔστιν ἐμϐῆναι δὶς τῷ αὐτῷ καθ΄ Ἡράκλειτον οὐδὲ θνητῆς οὐσίας δὶς ἅφασθαι κατὰ ἕξιν· ἀλλ΄ ὀξύτητι καὶ τάχει μεταϐολῆς σκίδνησι καὶ πάλιν συνάγει καὶ πρόσεισι καὶ ἄπεισι.

« Il n’est pas possible d’entrer deux fois dans l’eau d’un même fleuve, selon Héraclite, ni d’atteindre deux fois au même état d’humanité. Au contraire, par la violence et la rapidité du changement, elle se disperse et se rassemble, elle va et elle vient… »

Ne considérant que la continuité de la vie, nous avons l’impression d’être une seule et même personne qui évolue. Quand on est ramené brusquement dans un lointain passé, on a l’impression que des « moi » distincts se succèdent. Sur un peu moins de quinze ans, à l’exception de mes neurones, l’ensemble des cellules qui me constituent se sont renouvelées. L’essentiel de la matière dont je suis formé n’est plus la même. Mais ce sont surtout les vicissitudes du temps qui m’ont transformé en profondeur.

Les deux hommes

En 2005, j’avais les cheveux longs et, romantique comme peut l’être un étudiant en lettres qui vient d’achever son cursus, je voyais s’ouvrir à moi tous les possibles. L’enseignement ne m’intéressait pas. J’entendais me consacrer à la littérature, au journalisme, voire entrer dans la diplomatie. J’étais alors passionné par les langues. Rien ne semblait pouvoir étancher ma soif de connaissances. Avec cela, beau parleur. Je vivais en couple avec une demoiselle charmante – qui s’est changée depuis en érinye – et, comme tous les hommes qui ont à leur bras quelque belle conquête, j’étais à l’aise avec le beau sexe. Je faisais rire les jeunes stagiaires à l’IUFM. Comme Stendhal, j’appréciais la compagnie des femmes.

Quatorze ans d’enseignement, une séparation douloureuse, ont fait de moi un homme dépressif, inquiet et méfiant. Ce ne sont pas seulement les rendez-vous galants, mais les rapports humains en général qui sont devenus compliqués. Un cercle vicieux qui me conduit à m’isoler et un isolement qui me rend de moins en moins sociable. Je ne me verrais pas supporter quelqu’un au quotidien ou, pire, imaginer quelqu’un me supporter. Bien des voies se sont fermées, des illusions se sont évanouies. Plus on avance, et plus l’être riche de potentialités que nous sommes s’amenuise et s’étiole.

A quoi tiennent nos états d’âme?

Pris de maux de tête, j’ai longé les berges de l’Isère et ses nombreuses pizzerias qui sont, disait-on en 2005-2006, tenues par la mafia italienne. Montée, ou plutôt ascension de la Bastille. Sur un chemin en lacets, entrecoupé d’escaliers bien raides, on passe brusquement de 200 à 500 m d’altitude. Avec le treillis de rues droites, les quartiers et les falaises du Vercors et de Chamrousse qui se déployaient peu à peu derrière moi, le grand air, le soleil de l’après-midi, je me sentis un regain d’énergie et mes pensées se firent plus vives et plus légères. Un moment, le moteur interne de ma psychée avait eu ses ratés. Quelques changements de sensations, une impulsion venue de nulle part, et la machine repartait.

A quoi tiennent nos états d’âme? Comme beaucoup d’enseignant, j’ai connu les antidépresseurs. Une simple molécule peut vous rendre euphorique ou vous plonger dans les abîmes du désespoir. Un rêve désagréable dont on ne parvient pas à se souvenir peut gâcher une journée. Un petit rien dans l’environnement, le sommet d’une montagne ou le creux d’une vallée, un ciel serein qui se couvre, et voilà notre humeur changée. J’aimerais, comme l’immense Plotin, n’être qu’une âme détachée de son corps, cet amas capricieux d’os, de nerfs, de sang et de tendons. Mais, je dois admettre par l’expérience que l’âme est la résultante de processus chimiques qui m’échappent et sur lesquels je n’ai aucun contrôle.

Photographie et retour à Villard

J’ai pris des photos et observé avec attention le quartier de la Presqu’île.

Grenoble vu de la Bastille
Grenoble vu de la Bastille. Je n’ai pas emprunté le funiculaire, mais ai gravi à pieds les pentes abruptes de la Bastille!

En redescendant, je me suis représenté l’entrevue de deux personnages sous un cèdre immense du parc Albert Michalon et les jeux de Tom, un de mes héros, sur un amas de rochers cimentés, près de l’école Lucie Aubrac. Je tenais à peu près ce que je cherchais : les lieux où ont vécu Tom, Mélina et leurs parents avant le début du tome 1 et celui où ils retourneront au tome 3.

Revigoré, je pris le car pour Villard-de-Lans dans la nuit qui tombait. Mon frère me réservait un repas copieux dans son appartement lambrissé. Nos discussions furent passionnantes.