Mes phares (1): Rousseau

Rousseau, le premier auteur auquel j’ai pensé quand il m’a fallu décorer ma chaumière. A presque trois cents ans de distance, nous avons tous deux les mêmes goûts, les mêmes centres d’intérêt, la même sensibilité. Il y a bien des différences entre nous, et de taille. J’aime ma famille et mes filles plus que tout; il a abandonné tous ses enfants. La politique me laisse assez indifférent; il est un des maîtres à penser de la Révolution française. C’est enfin un génie prodigieux auquel j’ai honte de me comparer: je ne lui arrive pas à la cheville. Mais j’ai pensé aux Charmettes, près de Chambéry, en m’installant dans ma nouvelle demeure, et à l’ermitage à Montmorency. Nous aimons tous deux la solitude, la rêverie, les longues promenades à pieds. Il aimait « herboriser »; je préfère observer les insectes. Hier, je suis resté dix bonnes minutes à contempler une araignée sur sa toile et des libellules qui survolaient, sous le soleil de midi, un petit ruisseau bordé de menthes sauvages.

Rousseau avait une sensibilité exacerbée, un peu agaçante parfois, mais quel style dans les Confessions! Quelle audace dans ses aveux! C’est un rare classique dont j’ai dévoré plusieurs centaines de pages en moins d’une journée. Il est dommage que les derniers livres de cette autobiographie sentent la précipitation, témoignent d’un sentiment de persécution qui frôle la folie. Génie à part, notre homme s’est brouillé peu à peu avec tous ses amis et a fini sa vie seul, inquiet, persuadé d’être victime d’un vaste complot visant à salir sa mémoire.

Contrairement à Voltaire, le mondain, qui a fréquenté les meilleures écoles, puis les salons et la cour du roi de Prusse, qui a triomphé au théâtre, a porté des idées nouvelles, a pris parti dans les grandes affaires de son temps, Rousseau est un vagabond qui s’est formé sur le tas, et plus ou moins par lui-même. Il

Il m’est impossible de regarder cette photo sans éprouver une émotion des plus vives. C’est là que le maître a passé, en compagnie de Madame de Warens, les meilleurs moments de sa vie.

quitte les Charmettes pour Paris et, prodige, révolutionne la musique, le roman et la philosophie. Ce petit Genevois d’origine battra tous les Parisiens, et sur leur propre terrain! Il ne fera pas de vieux os, cependant, et regrettera même de s’être lancé dans les lettres. Caractère complexe, et lourd de contradictions.

Mais qu’on lise le discours sur les sciences et les arts, qui l’a fait connaître, celui sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, que l’on a beaucoup décrié, et à tort. Quelle verve! Quelle force! Quelle passion! On pourrait croire ses écrits dépassés par les dernières avancées de l’archéologie. Pas tant que cela. Notre philosophe procède à une reconstitution concise et lumineuse de l’histoire de l’humanité et explique comment les hiérarchies et les injustices sont apparues en ce bas monde. Ses confrères croient au progrès; il pense, lui, que la civilisation et les arts ont rendu l’homme malheureux. Il n’est peut-être pas si étonnant, finalement, qu’il ait eu tant d’ennemis!

De son parcours aux lignes de forces de sa philosophie, en passant par la sensibilité no

uvelle et préromantique des Confessions ou des Rêveries du promeneurs solitaires, tout m’inspire, tout me fascine chez cet homme. Une photocopie de son portrait est affiché dans mon bureau, avec ses yeux brillants d’intelligence. Et je me demande, avant de me mettre au travail, comment lui emprunter un peu de son immense talent.