Jules César et La Guerre des Gaules

Le manuscrit d’Hadrien

Les lecteurs du tome 1 de Metamorphosis auront remarqué la présence d’un vieux manuscrit écrit en latin. Comme celui-ci doit jouer un certain rôle dans l’intrigue du tome 2 et que je dois insérer quelques mots et citations, j’ai voulu ces derniers jours rafraîchir mes connaissances dans la langue de Cicéron. Ainsi, j’ai lu les Commentarii de Bello Gallico ou Commentaires sur la Guerre des Gaules de Jules César. C’était l’œuvre qui me paraissait correspondre le plus au style de mon manuscrit et qui, soit dit en passant, est facile d’accès avec un minimum de connaissances grammaticales.

Huit livres pour huit années de conflit en Gaule

Par « commentarii », il faut entendre notes ou aide-mémoire. Le texte est censé fournir la matière à quelque historien qui voudrait en tirer une œuvre plus aboutie et plus développée. Mais, comme le remarque à juste titre Cicéron, par sa qualité, il atteint déjà la perfection et décourage toute réécriture. On trouve ainsi huit livres, dont le dernier n’est pas de César, mais sert simplement de transition avec la Guerre civile qui suit – rajout médiocre qui fait d’autant plus ressortir les qualités de ce qui précède. Ces livres recouvrent chacun une année. Pour des questions d’approvisionnement et de fourrage, dont il est sans cesse question, on se bat essentiellement à la belle saison. L’hiver, les légions se reposent.

Carte de la Gaule au temps de César (Ier siècle av. J.-C.). Les Romains occupent déjà la « Narbonnaise » ou « Provincia ».

Au moment où s’ouvrent les hostilités, les Romains occupent déjà le sud-est de la France (Provincia). Cette dernière est menacée par les Helvètes, qui, se sentant à l’étroit sur leurs terres (actuelle Suisse), décident de migrer plus à l’ouest. César les force à faire demi-tour, puis, à la demande des Gaulois eux-mêmes, bat Arioviste et ses redoutables Germains, qui se sont installés sur le territoire des Séquanes (aux alentours de Besançon) et se comportent en véritables tyrans. Après une cuisante défaite, ils repassent le Rhin. De fil en aiguille, le général romain est amené à porter la guerre jusqu’aux confins du monde connu, chaque région pacifiée étant menacée par quelques peuplades plus lointaines. Ainsi, il intervient en Belgique, défait les gigantesques navires des  Vénètes dans le golfe du Morbihan, passe le Rhin sur un pont de bois construit en un temps record, traverse la Manche par deux fois afin d’empêcher les Bretons de porter secours à leurs cousins du continent. Finalement, en 52, apparaît le fameux Vercingétorix, qui soulève l’ensemble de la Gaule, l’emporte devant Gergovie, avant d’être enfermé et contraint à la reddition à Alésia.

Un récit simple et captivant

Le style de César est à la fois simple et concis. Après avoir rapidement planté le décor, le fameux « Gallia est divisa in partes tres », l’auteur entre dans le vif du sujet. Pas de longue introduction, comme savent si bien le faire les auteurs de l’Antiquité pour montrer l’importance de leur sujet. Rien d’apprêté ou de rhétorique, si ce n’est des discours, la plupart du temps au style indirect. Le récit des batailles et sièges est sobre, jamais grandiloquent. Précis sur la configuration des lieux, ils se caractérisent chacun par des détails significatifs qui donnent à voir ce qu’ils ont de mémorable. Au fond, la facture du texte est très moderne.

L’ebook que je me suis procuré pour quelques dollars sur Amazon. Une édition affligeante. Le texte latin est truffé de coquilles et le vocabulaire donné est pour une bonne part erroné.

Derrière cette simplicité, cette sécheresse, on découvre un art consommé de la narration, César ménageant une gradation dans les dangers encourus par l’armée romaine. Des Helvètes un peu trop prompts à se jeter sur des légionnaires aguerris et occupant une position dominante, on arrive aux ruses de Vercingétorix, qui attaque en hiver et qui brûle systématiquement toutes réserves de nourriture et de fourrage devant les armées romaines. Cette tactique, proche de celle des Russes face à Napoléon, aurait pu contraindre César à la retraite, si les Bituriges n’avaient choisi de conserver leur oppidum d’Avaricum (Bourges). En guise de climax: le siège grandiose d’Alésia, où les Romains se trouvent attaqués à la fois par les assiégés et par les troupes que Vercingétorix appelle à son secours. Une bataille prodigieuse, de part et d’autre des travaux de fortifications des Romains, et le manteau rouge de César circulant au milieu de ses troupes et soulevant alentour les clameurs de milliers d’ennemis. Détail saisissant!

Chaque livre est construit sur un plan simple. A quelques moments clés, lorsque les légions romaines viennent de franchir le Rhin ou la Manche, l’auteur ménage le suspense par des digressions géographiques ou ethnographiques à la manière d’Hérodote. Ici, on trouvera les exploits de deux soldats, rivalisant d’émulation, qui se secourent l’un l’autre au milieu du danger; là une chasse à l’homme menée contre le Belge Ambiorix qui parviendra malgré tout à échapper à ses poursuivants. Les combats, les sièges, les déplacements de troupes, quoique multiples, ne sont jamais ennuyeux.

De l’art subtil de la propagande et des qualités d’un homme illustre

Comme on le répète à l’envi, le Bellum Gallicum est une œuvre de propagande. César ne se met jamais en avant, parle de lui à la troisième personne et rapporte les faits avec une neutralité apparente (à la manière des médias d’aujourd’hui). Cependant, il apparaît toujours comme l’homme de la situation, celui qui parvient par son énergie et sa prévoyance à tirer ses hommes des plus graves dangers, à démêler les affaires les plus complexes. Il se présente comme ferme, mais clément et diplomate. Il est apprécié de ses hommes, dont il loue la valeur et qui lui sont entièrement dévoués. S’il intervient en Gaule, c’est dans l’intérêt de Rome et à la demande des Gaulois. Prétextes fallacieux. A vrai dire, le futur dictateur veut rivaliser par ses conquêtes avec Pompée, son prestigieux rival, préparer ses troupes à un une guerre civile inévitable. Et, le butin prélevé sur une région riche et peuplée lui permet de gagner des partisans à sa cause – c’est ce qu’explique Plutarque. Il n’en demeure pas moins que les procédés employés sont très subtils.

Buste supposé de Jules César, retrouvé dans le Rhône en 2007. J’ai pu le contempler au musée archéologique d’Arles, il y a quelques années. Personnellement, je trouve que l’homme représenté ne ressemble guère aux autres bustes qui nous sont restés de Jules César.

S’il a pu occulter quelques faits, minimiser ses défaites – certains de ses hommes sont battus à Gergovie pour ne pas avoir obéi à ses ordres –  il ne se dégage pas moins de l’œuvre l’image d’un général doté d’une énergie et d’une intelligence hors du commun. Toutes les sources s’accordent à ce sujet. Comparable à Napoléon, il est partout à la fois, pour donner des ordres à ses armées, rendre la justice dans la province qui lui est échue, surveiller les événements à Rome. Il se déplace à la vitesse de l’éclair, fait voyage de jour comme de nuit et parvient toujours à surprendre ses ennemis. Les faits sont là. Après huit ans de guerre (58-51 av. J.-C.), une immense région est pacifiée. Les Gaulois adoptent la langue et la culture romaines, s’enrôlent dans les légions et entrent même au Sénat. Leurs terres feront partie de l’Empire romain pendant plus de quatre siècles. Avec des moyens somme toute limités, César a remporté une victoire durable. Quand on considère le Vietnam, l’Afghanistan ou l’Irak, on ne peut pas dire que les Américains, malgré toutes leurs technologies, en aient fait autant…

Une lecture toujours partiale

Difficile de lire cette œuvre sans parti pris quand on est français. On est rebuté par les massacres de Gaulois, sur lesquels l’auteur se complaît à rapporter des chiffres sûrement exagérés. Ces hommes passent pour fourbes, instables, prompts à se soulever, survoltés par leurs succès, anéantis par leurs défaites. Ces « barbares » qui font appel aux Romains, les trahissent, puis viennent implorer leur pardon, à genoux et en larmes, comme des enfants qui auraient fait une grosse bêtise… Dans les complots qu’ils ourdissent dans les bois, on ne peut s’empêcher de voir autant d’actes de résistance. Vision anachronique s’il en est. Quoique cruel et sans état d’âme, Vercingétorix a toute notre sympathie et, en lisant les discours que César lui prête, on comprend pourquoi cette figure haute en couleur, sur laquelle on ne sait au fond que peu de choses, a autant compté dans notre histoire après la défaite de 1870.

Il est difficile d’être neutre quand on fait de l’histoire.

Lionel Royer, Vercingétorix jette ses armes aux pieds de Jules César. Après le désastre de la Guerre franco-prussienne de 1870, le héros gaulois devient un symbole de grandeur dans la défaite.

Divisions, identité et permanence

La Gaule ne forme pas une entité homogène. Il suffit de lire les premières lignes du texte. Elle est divisée en « trois parties », dont les habitants diffèrent « par leur langue, leurs lois et leurs institutions ». On ne trouve pas d’état, pas de centralisation. Tout cela sera l’œuvre de la monarchie capétienne. Paris, sous le nom de Lutèce, n’est qu’un village de pêcheurs qui se réduit à l’Île de la Cité. Si l’on en croit César, les Gaulois ont toutefois un sentiment d’appartenance. Ils se définissent par opposition aux Romains et aux Germains. Ils se battent pour leur liberté et déplorent le sort de leurs frères, qui depuis soixante-dix ans subissent le joug de Rome dans le Midi (« Provincia »). Une forme de féodalité unit les tribus, les plus petites étant sous la protection des plus grandes. Ainsi, les Eduens (Bourgogne) et les Séquanes (autour de Besançon) se disputent le « principatus » ou hégémonie. Les druides, enfin, ont pour habitude de se réunir chaque année aux confins du pays des Carnutes (autour de Chartres), lieu qui passe pour être le centre de la Gaule. En cela, ces peuples qui occupaient notre sol nous rappellent les Grecs de l’Antiquité, divisés en une multitude de cités, mais que les jeux à Olympie, entre autres, réunissaient au-delà de leurs dissensions, et qui considéraient leur sanctuaire, à Delphes, comme le « nombril du monde ».

Paul Jamin, Brennus et sa part de butin. Brennus et ses troupes prennent Rome en 390 av. J.-C. et n’acceptent de repartir qu’en l’échange d’une lourde rançon. Avant d’être envahis, les Gaulois ont été de grands conquérants.

Il est de bon ton, aujourd’hui, de se gausser du « Nos ancêtres les Gaulois » que l’on trouvait dans les manuels de la IIIe République. Ces hommes nous paraîtraient bien étranges aujourd’hui. Nous ne pourrions communiquer avec eux et nombre de leurs pratiques (sacrifices humains, droit de vie et de mort du mari sur sa femme et ses enfants) nous feraient horreur. Ils ne sont eux-mêmes qu’une vague migratoire venue du centre de l’Europe auxquelles d’autres succéderont de la chute de l’Empire romain jusqu’au IXe siècle. Quand on s’attarde de près sur les textes anciens, on est tout de même surpris par certains traits culturels, quelques tendances qui traversent notre histoire. La division tripartite de la société gauloise (prêtres, guerriers et cultivateurs), qui est d’origine indo-européenne, perdure jusqu’à la Révolution. La troisième classe – on pourrait presque dire Tiers-Etat – est « accablée de dettes et d’impôts » et traitée par les puissants « comme des esclaves ». Les bûchers du Moyen Âge et de la Renaissance apparaissent comme une résurgence de sacrifices humains consistant à enfermer des victimes dans des mannequins d’osier que l’on enflamme. On notera enfin une tendance fâcheuse des peuples d’outre-Rhin à venir s’installer dans notre douce France, d’Arioviste jusqu’aux Allemands de 1940… La plupart des invasions nous sont venues du nord-est et ce n’est pas sans raison que nos hommes d’Etat les plus avisés, par le passé, se sont attachés à y établir une frontière stable et sûre.

Pour conclure…

Le Bellum Gallicum n’a donc rien à voir avec l’image désuète qu’on s’en fait. Ce n’est pas un texte fait pour imposer des versions aux élèves d’autrefois, mais un chef-d’œuvre littéraire, un récit passionnant et, malgré ses partis pris, un document historique de premier ordre.

Si vous voulez avoir des informations supplémentaires sur le sujet, vous pouvez lire les quelques précisions que voici (Quelques idées reçues sur les Gaulois) et me laisser votre mail: je vous ferai parvenir le texte dont elles sont tirées (Journal de Saurel, octobre, novembre).