Un ruisseau et des têtards

Dans les bois de mon enfance

On découvre ce ravissant ruisseau en empruntant un chemin qui se perd dans les bois. Il coule entre les joncs et les pierres grises, dans une trouée, et ses eaux chatoient dans la lumière vive, presque aveuglante, de cette matinée de printemps.

De l’autre côté, dans des nappes d’eau stagnante, on découvre quelques amas gélatineux. Des œufs de têtards. Avec un peu d’imagination, on pourrait les comparer à des yeux, dont la pupille serait un petit être en devenir.

Le livre bleu

Inspiré par une des nombreuses expériences que proposait un grand livre bleu, enfant, j’avais récupéré plusieurs dizaines de ces œufs et les avais déposés dans un grand plat. A l’intérieur, de l’eau bien sûr, mais aussi du sable, de l’herbe et de petits bouts de bois. J’avais vu mes têtards s’arracher à leur enveloppe et agiter leur queue mobile, au bout de leur tête renflée. Peu à peu, ils avaient pris une couleur plus indécise, une teinte limoneuse, et de petites pattes s’étaient mises à croître sur leurs flancs.

Les bêtes devaient manquer d’air. Un après-midi, je les trouvai toutes immobiles, au fond du plat, et je fus triste comme on peut l’être à cette âge-là, de la mort d’un animal.

Stratégies évolutives

Je reviens aux œufs qui s’amassent sous mes yeux.

Parmi tous les têtards qui s’agiteront bientôt dans cette flaque, combien achèveront leur métamorphose, sortiront de l’eau – d’où toute espèce tire son origine – pour coasser à travers les joncs? Combien de grenouilles pourront à leur tour se reproduire et répandre leurs œufs, l’année prochaine?

Dame Nature a doté les espèces de deux moyens de perpétuation. Le premier consiste à lâcher autant de rejetons que possible, sans s’occuper de leur sort. Seuls les plus forts et les plus chanceux survivent. Pour ce qui est du second, plus rare, la mère, ou les parents, le troupeau, le groupe protège et soigne ses petits afin de les armer face aux aléas de la vie.

Cette sollicitude, on la retrouve chez les hommes et chez les insectes eusociaux, comme les fourmis et les abeilles. C’est la pointe de la pyramide évolutive.

Des fourmis et des hommes, ou de l’inconvénient d’avoir une conscience…

Gros plan sur une fourmilière. Aucun des petits êtres qui s’agite à sa surface ne connaît les angoisses, la psychose que nous vivons. Ils grouillent sur un tas de brindilles, à l’ombre d’herbes nouvelles, et se déploient alentour en d’interminables processions.

Et pourtant, de terribles cataclysmes les frappent régulièrement.

La cité se trouve au bord d’une route. Des monstres de métal aux pattes arrondies écrasent ces habitantes par dizaines. Les mandibules du foumilion, au fond d’un entonnoir tout proche, guette l’imprudente qui glissera jusqu’à elles. Un oiseau vient fouiller de son bec jusqu’aux plus bas étages. Et, au moment des fenaisons, le paysan arasera son dôme avec ses machines, sans y prendre garde.

Les fourmis conçoivent-elles quelque inquiétude? Se laissent-elles aller au désespoir, quand le malheur s’abat sur elles? Non. Elles vaquent à leurs occupations. Quoi qu’il arrive, elles font leur devoir. Qu’elles perdent une ou plusieurs pattes, même leur abdomen broyée, elles poursuivront dans la mesure de leurs forces.

Comme nous différons d’elles!

Quand on y songe, la conscience, qui nous vient de l’évolution de notre cerveau, ou du péché originel, est une effroyable malédiction.