Un rêve, et quel rêve !

A partir d’un rêve marquant, que je raconte dans le détail, je me propose d’expliquer, peut-être de manière fantaisiste, l’origine des dieux et le développement des civilisations. Rien que ça!

Le beau-père, l’ex et le biker

De retour de la promenade sentimentale évoquée dans l’article précédent, je me suis endormi comme une masse, avant dix heures, sur le canapé dépliant de mon frère. Rideaux fermés dans le petit appartement. Noir total. Je me retrouve tout à coup dans le hall d’un aéroport. Une rumeur diffuse s’élève peu à peu. Avant d’embarquer pour le Nouveau Monde, je croise mon ex qui fait enregistrer ses bagages devant moi. C’est plus fort que moi: je lui crache à la figure d’abominables injures. Puis, dans une salle d’embarquement bondée, peu avant de monter dans l’avion, voilà que je me retrouve à quelques pas de son père. Je le menace, souhaite en venir aux mains, mais il m’est impossible de l’atteindre – il y trop de monde entre nous – et, impuissant, je le regarde s’éloigner, porté par la foule. Je me perds à nouveau en menaces et en insultes.

Le Colosse de Goya
Le Colosse de Goya

En posant le pied aux Etats-Unis, je croise un biker tatoué, massif, musclé. Un géant. Un vengeur appelé à la rescousse par mon ex. Dans une salle déserte, nous nous mesurons l’un à l’autre. Je ne suis pas de taille. Dans le combat singulier qui nous oppose, je cherche à le maintenir à distance, donne de temps à autre un coup de pied timide. Je sais que, si je m’engage vraiment dans le combat, il me détruira.

Plus tard, en Californie, dans un quartier chic et ensoleillé, le biker me fait entrer dans l’immeuble où il vit. Un individu peu recommandable. Il avale d’un trait des canettes de bière et les aplatit en refermant le poing. Dans un énorme 4×4, il me conduit dans un saloon où nous rencontrons des jeunes femmes en tenue légère.

J’essaie de me montrer complaisant, de rire, de boire et de plaisanter avec lui. Mais j’ai conscience d’une chose : je suis son prisonnier. A plusieurs milliers de kilomètres de chez moi, je vais devoir lui fausser compagnie, faire du stop jusqu’à l’aéroport – le retrouverais-je ? – et me procurer un billet d’avion alors qu’il m’a confisqué mon argent. L’opération est d’autant plus risqué que l’homme est puissant et dangereux. S’il s’aperçoit de mes manigances, il me tuera.

Dans le noir le plus total, je sors de mon lit et erre à tâtons dans l’appartement. Suis-je à Villard ou en Californie ? Je crains encore de croiser le géant. Je trouve l’interrupteur et une ampoule fait apparaître enfin le bois et les décorations d’un petit appartement rustique.

L’apparition d’un dieu?

Eugène Delacroix, Lutte de Jacob avec l'ange
Eugène Delacroix, Lutte de Jacob avec l’ange

Si j’avais vécu il y a deux mille cinq cents ans, ce rêve m’aurait troublé de manière durable. Je l’aurais interprété comme une mise en garde. On voyait alors les songes comme un moyen pour les dieux de communiquer avec les hommes. C’est ainsi que Zeus trompe Agamemnon au début de l’Iliade. Le géant ? Un dieu, ou plutôt un démon, que je comparerais aux Asuras du Ramayana, dans la littérature hindoue. Et, peut-être, en omettant le côté maléfique de l’apparition, pourrais-je voir dans le duel à mains nus un combat de Jacob avec l’ange…

Avant de prendre le car pour Grenoble, où je devais passer une journée dans une bibliothèque scientifique, je me dis que mon rêve fournissait une clé d’explication à la naissance des dieux dans l’Antiquité.

A échelle individuelle, il ne s’agit que d’une révolte de mon inconscient contre une séparation amoureuse que j’ai du mal à digérer – ma journée à Grenoble a ravivé le traumatisme – et l’incarnation de difficultés dans lesquelles je me sens empêtré. A l’échelle d’une civilisation, un dieu est l’incarnation d’un conflit ou d’une nécessité puissante dans l’inconscient collectif.

La naissance d’une psyché collective

Dans les mythologies les plus connues, on assiste, à l’origine, aux combats cosmiques de dieux organisateurs contre les puissances du chaos. 

Ingres, Jupiter et Thétis
Ingres, Jupiter et Thétis. Dans l’Ilade, Zeus est surnommé « père des dieux et des hommes ». Certes, il a souvent maille à partir avec Athéna, sa fille, et surtout Héra, qui est particulièrement pénible. Il n’en incarne pas moins l’autorité sur laquelle repose le pouvoir au sein de la famille et de la cité. Sous ses pieds, un bas-relief représente les victoires sur des serpents et des divinités malfaisantes qui lui ont permis d’asseoir sa domination.

Après dix ans d’une guerre sans merci, les fils de Cronos viennent à bout des Titans, fils de la Terre. Marduk à Babylone terrasse Tiamat, déesse des eaux. De la même manière que des groupes dispersés, sans lois et sans véritables chefs sont réunis en un ensemble hiérarchisé – la cité -, le monde évolue peu à peu pour devenir un tout harmonieux, avec à sa tête une figure puissante garante de l’ordre.

Les pulsions les plus mauvaises, la barbarie, la sauvagerie primitive, sont refoulées dans les tréfonds de l’inconscients collectifs, le Tartare, qui se situe dans d’insondables abîmes souterraines. De temps à autres, ces pulsions s’exhalent sous la forme de créatures effrayantes, comme les Géants, ou pire, le redoutable Typhon. Après avoir vaincu les unes, d’autres, toujours plus effrayantes, apparaissent. 

Vie en société et refoulement

Enluminure tirée des Très Riches Heures du Duc de Berry
Enluminure tirée des Très Riches Heures du Duc de Berry et représentant la chute des anges rebelles. Illustration magnifique de la psyché chrétienne. En haut, Dieu dans une mandorle, entouré des anges fidèles. En bas, Lucifer et les anges rebelles, qui se changeront en épouvantables démons. Entre les deux, une barrière de nuage bien nette surmonté de gardiens (équivalents des Hécatonchires de la mythologie greccque) qui les empêcheront de troubler l’ordre serein du Dieu Très Haut.

La vie en cité impose à l’homme un mode de vie pour lequel il n’est guère adapté (cf. mon article sur Konrad Lorenz). Il doit brider son agressivité de chasseur et oublier la soif de grands espaces du nomade. Il lui faut travailler et obéir. Avec la civilisation, un refoulement que ne devait pas connaître le primitif, et l’apparition de deux espaces : celui des profondeurs où l’on enferme pulsions et désirs néfastes et celui des hauteurs où se trouve un idéal de vie. Entre les deux, de redoutables gardiens, les Hécatonchires, créatures à cent bras qui empêchent les hordes enfermées dans le Tartare de prendre l’Olympe d’assaut. S’ils y parvenaient, le monde retournerait au chaos des origines. La civilisation sombrerait dans la barbarie.

Avec le christianisme, le refoulement est plus puissant encore. A la nécessité d’obéissance absolue aux lois viennent s’ajouter des exigences morales plus fortes – en matière de sexualité notamment. Le sombre Tartare devient une fournaise où la souffrance n’a pas de fin et l’Olympe un au-delà de lumière pure. Le processus psychique y atteint une tension extrême. Et il n’est guère besoin d’une analyse approfondie pour déceler dans l’imagerie traditionnelle du Diable la manifestation d’une frénésie sexuelle, que l’on cherche par tous les moyens à dompter. Encore une fois, plus on la refoule, plus elle devient forte et menaçante.

Les racines les plus profondes de la civilisation

Le lecteur féru de psychanalyse retrouverait là, peu ou prou, une représentation de la psyché humaine selon Freud, mais à l’échelle d’un groupe d’individus.

Pour en finir avec ce géant qui a marqué ma deuxième nuit à Villard-de-Lans, je soulignerai l’importance de ces manifestations psychiques. Ce sont elles, selon moi qui structurent de façon durable une civilisation, car elles sont enracinées au plus profond de nous. Elles naissent sur le terreau de périodes troublées, deviennent une force organisatrice avant de s’étioler et de retourner au chaos d’où elles sont sorties. Nouveaux troubles. D’autres naissent alors et un nouveau cycle commence.

Finalement, les dieux, les anges et les démons ne sont peut-être rien d’autres que des incarnations de désirs refoulés, de conflits intérieurs, comme mon biker. Simplement, elles ont perduré davantage dans les mémoires. Et on les a adorées ou conjurées.