Deux visions du monde – réflexions sur la science et les religions

Un amateur qui s’assume

Comme on l’aura remarqué à travers mon dernier article, je me suis beaucoup intéressé aux sciences ces derniers temps. En parfait amateur. Je ne m’inventerais pas de diplôme d’ingénieur ou d’astrophysicien. Je n’ai qu’une maîtrise de lettres classiques.

Rien de plus passionnant, toutefois, que d’étudier l’univers et l’évolution du vivant à travers des ouvrages de vulgarisation et, en prenant un peu de recul, d’établir des rapprochements avec d’autres disciplines, de creuser quelques grandes questions métaphysiques.

On me dira que, dans l’idéal, il faudrait être spécialistes de tous les sujets que l’on se propose de traiter. Mais, même les plus grands spécialistes se trompent et ne maîtrisent jamais parfaitement leur matière…

Religion et science

En feuilletant dernièrement un entretien entre le moine bouddhiste Matthieu Ricard et l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan, il m’est venu à l’idée que les différentes religions et philosophies se réduisaient au fond à deux visions très différentes du monde. Et j’ai acquis la conviction que l’essor de la science en Europe doit beaucoup au christianisme. Non pas à l’Eglise, en tant qu’institution, et ces différentes condamnations et mises à l’index, mais à une certaine conception du monde et du temps.

Pour le bouddhisme, le monde se réduit à un ensemble de phénomènes sans début ni fin auquel il est parfaitement vain de s’intéresser. Au contraire, en se laissant piéger dans son engrenage, on reste englué dans le samsara, un cycle de souffrances, de malheurs, d’ignorance. Bouddha nous invite à nous en arracher par un effort sur soi. Les Hindous et les Grecs de l’Antiquité avaient également une vision cyclique du temps, et voyaient le monde comme un espace clos dans lequel évoluaient leurs dieux.

Changement de paradigme avec les religions monothéistes. Avec l’idée de Création, on assiste à un commencement. Pour Saint Thomas d’Aquin, il n’est pas possible que la chaîne de causes et d’effets que représentent les phénomènes soit infinie, comme le prétend Matthieu Ricard. Il y a nécessairement un principe originel, absolu, que rien n’aurait engendré. C’est pour lui une des cinq preuves de l’existence de Dieu. Le monde ayant eu un commencement, il aura

Galilée. « La nature est un livre écrit en langage mathématique. » En d’autres termes, on peut appréhender le monde, le déchiffrer et le comprendre.

une fin. Le temps n’est plus cyclique, mais linéaire. L’homme participe à une aventure cosmique, qui doit aboutir au triomphe du Bien sur le Mal.

 

 

Par là-même, le monde devient digne d’intérêt, il émane d’une puissance supérieure, d’un être infiniment bon. En essayant de le comprendre, en dégageant des lois sur sa nature, son fonctionnement, on remonte au Créateur. S’ils ont souvent été en délicatesse avec l’Eglise, les plus grands savants étaient profondément croyants.

Les choses ont-elles un sens?

La question est maintenant de savoir qui a raison ou tort, des chrétiens et des bouddhistes. A savoir, la réalité se réduit-elle à un enchaînement sans but et sans fin de causes et d’effets, ou bien a-t-elle un sens? L’univers se réduit-il à un éternel recommencement ou évolue-t-il vers quelque chose de nouveau?

Si l’on en croit la théorie du Big Bang, il serait né il y a treize milliards d’années à partir d’un point infime. Il se déploie, il s’enfle, il grandit. Cette découverte embarrassait beaucoup Einstein et les scientifiques du début du XXe siècle, qui voulaient croire à un univers statique. Et elle fit crier victoire à l’Eglise et au pape, qui pensaient avoir là une preuve du Fiat lux de la Genèse. Mais, comme l’hypothèse se confirmait, d’autres visions ont émergé. Après la phase d’expansion, on pourrait assister à une phase de rétractation de l’univers. Après le Big Bang, le Big Crunch, qui engendrerait un nouveau Big Bang. On reviendrait alors à la notion de cyclicité…

En considérant mes lectures avec une certaine distance, je vois dans ce qui nous entoure le déploiement de potentialités. Il semblerait que l’univers, aux origines, ne soient qu’informations, principes, lois, constantes (masses, charges, spins) et que les quasars, les galaxies, le système solaire, puis l’évolution à la surface de la Terre n’en soient qu’une déclinaison. En cela, je suis assez proche de la philosophie de Platon ou de Plotin. D’abord, les Idées, éternelles, ensuite, le monde sensible.

Nos lumières sont si petites!

Quoi qu’il en soit, nous n’avons jamais qu’une vision partielle des choses. Sans les observations patientes de Copernic, Tycho Brahe, Galilée, nous ne saurions jamais que la Terre tourne autour du soleil. Rien de moins intuitif. Et comment croire que les étoiles sont si lointaines que nombre d’entre elles sont mortes au moment où leur lumière, après un long voyage, nous parvient? Comment croire que tout ce que nous percevons, tout ce qu’embrassent les plus puissants télescopes tenaient, il y a treize milliards d’années, dans un espace plus restreint qu’une tête d’épingle? L’histoire de l’univers, telle que nous la racontent les plus éminents astrophysiciens n’est de toute évidence qu’un point, une touche, un grain du tableau qu’est réellement l’Univers. Et qui sait quelles surprises il nous révélerait, plus incroyables encore que celles que je viens d’évoquer, si nous pouvions l’embrasser par l’esprit dans son ensemble?

Que savons-nous?

Matthieu Ricard
A nous laliberté! avec Alexandre Jollien et Christophe André, est un livre d’entretiens très riche, plein d’optimisme et d’énergie positive, que je recommande vivement.

Pour en revenir à Matthieu Ricard, au bouddhisme, au christianisme, les religions, les idéologies, les courants de pensée sont tributaires de l’histoire. Siddharta Gautama (le Bouddha) ne connaissait pas le concept d’évolution des espèces, encore moins le Big Bang. Tel qu’il le voyait, le monde lui paraissait statique. Le Christ en revanche naît dans une période tourmentée par des attentes messianiques. On pense que la fin des temps est proche, d’où un temps linéaire. Les deux systèmes de pensées sont liées à un contexte précis, et se sont développés au gré des vicissitudes de l’histoire et des oppositions auxquels ils ont fait face.

Dans l’entretien dont je parle plus haut, Matthieu Ricard tient absolument à ce que le monde n’ait ni commencement ni fin, sans quoi son système de pensées s’effondrerait. En face, on y croit dur comme fer. La Foi. Mais, au fond, qu’est-ce qu’on en sait? Et qui sommes-nous pour répondre de manière si péremptoire à des questions qui nous dépassent?