Stendhal, la révolte et la légèreté

Stendhal (Henri Beyle)
Stendhal, nom de plume de Henri Beyle (1783-1842)

Il est assez piquant, quand on connaît la haine que vouait Stendhal à Grenoble, de voir un lycée, ou plutôt « une cité scolaire », une bibliothèque, un musée, une université à son nom. Voilà ce que je me suis dit en revenant de mon petit séjour. Né en 1783, le jeune Henri Beyle (Stendhal est un de ses nombreux noms de plume) étouffe dans la société étriquée de cette petite ville de Province et, s’il se consacre corps et âme aux mathématiques, c’est pour pouvoir y échapper!

Les joies de l’introspection

C’est une agréable surprise que de ce plonger dans, ou plutôt, dans ses biographies. Stendhal prend plaisir à écrire sur lui-même, à s’examiner sous ses moindres coutures et à revenir sur les événements marquants de son existence. Dans la Vie d’Henry Brulard – examen de conscience d’un homme de cinquante ans – il écrit pour un lecteur imaginaire, qui découvrirait sa biographie aux alentours de 1880, des décennies plus tard, et bien après sa mort. Nul besoin de prendre la pose. L’auteur peut se montrer tel qu’il est. Ce qui nous frappe aujourd’hui, c’est à la fois sa modernité, sa sincérité et sa désinvolture. Stendhal est un anti-Chateaubriand, écrivain qu’il détestait par ailleurs.

Légèreté et désinvolture

Dans ce roman, je n’aime que le début: Fabrice Del Dongo qui découvre le feu à Waterloo. Le reste, les manœuvres de la Sanseverina, m’a paru assommant quand je l’ai lu en préparant le CAPES.

Dans le volume de la Pléiade que j’ai emprunté à la bibliothèque, on découvre de nombreux croquis associés à ses souvenirs, de la main de l’auteur – ce dernier a une mémoire spatiale surprenante -, des ajouts en marge du texte, des listes numérotées, comme dans une prise de notes, et des blancs qui n’ont jamais été remplis. Le manuscrit se termine d’ailleurs de façon abrupte sur l’évocation d’un amour « céleste ».

Toute l’oeuvre de Stendhal est ainsi. L’homme écrit très vite, sous le coup de la passion, et abandonne en cours de route la plupart de ses projets. La Chartreuse de Parme qu’il dicte est d’un accès difficile, Le Rouge et le Noir est son chef d’oeuvre. Avec plus de constance et d’application, on se dit que Stendhal aurait élaboré une oeuvre plus complète, plus structurée, qu’il aurait surpassé Balzac. Mais, il aurait perdu en authenticité. L’homme est léger. C’est ce qui fait son charme.

Une vie dédiée à l’amour

Avant d’écrire, Stendhal a aimé. A cinquante ans, au bord du lac d’Albano, près de Rome, il trace dans la « poussière », avec sa canne, les initiales des femmes qui ont marqué sa vie. A part son intelligence et son originalité, il n’a rien pour plaire. De l’avis des femmes qui l’ont fréquenté, il est très laid. Mais, il se laisse porter par la passion amoureuse, ce qui rend sa vie brouillonne et mouvementée. Il serait cocasse de raconter dans le détail le fiasco auprès de la jolie Alexandrine, une courtisane qui n’a pas dix-huit ans. Ses piètres performances sexuelles amusent toute une maison close. Certains s’intéresseront à la mentula idéale dans les Privilèges du 10 avril 1840. Dans ce texte singulier, je parlerai plutôt du souhait très romantique de posséder une bague merveilleuse. En la serrant dans son poing et en regardant une femme, on aurait le pouvoir de la rendre aussi amoureuse que l’était Héloïse d’Abélard.

Juste au-dessus de mon index se trouve la liste des femmes qui ont marqué la vie de Stendhal.
Juste au-dessus de mon index se trouve la liste des femmes qui ont marqué la vie de Stendhal.

La mère adorée et le père honni

Sans vouloir faire de la psychologie à la petite semaine, le  besoin d’affection féminine de Stendhal lui vient de sa mère, l’être qu’il aimait le plus au monde. Il la couvrait de baiser, cherchait sa « gorge », et aurait voulu qu’il n’y eût pas de vêtement entre elle et lui. Il n’a que sept ans quand elle meurt en couche et, par la suite, il cherche la même « fureur » dans l’amour chez d’autres femmes. Mme de Rênal dans Le Rouge et le Noir lui doit beaucoup. Son côté maternel auprès de ses trois enfants ajoute à son charme aux yeux du jeune Julien Sorel.

Un complexe d’Oedipe non résolu. Le petit Stendhal déteste son père qui l’interrompt dans ses baisers. Après la mort de son épouse, ce dernier confie son éducation à l’affreuse tante Séraphie et lui donne pour précepteur l’abbé Raillane. Le jeune garçon vit sous le joug d’une effroyable tyrannie. A la mort de sa tante, il tombe d’ailleurs à genoux et remercie Dieu!

La révolte et la dissimulation

C’est en lisant les Mémoires d’un homme de qualité de l’abbé Prévost, dont j’ai parlé précédemment, qu’il apprend la nouvelle de la mort du roi. On est en 1793. Son père est atterré, lui se réjouit que le traître ait été guillotiné. Les idées politiques de notre auteur, son adhésion aux valeurs de la Révolution, son engagement auprès de Napoléon, sont une forme de révolte. Toute sa vie, il cherchera à oublier dans les plaisirs une enfance solitaire, dans un milieu étriqué, un père médiocre. Il sera libéral.

Julien Sorel
Julien Sorel entre Madame de Rênal et Madame Derville. Au cours d’une soirée, à l’ombre d’un tilleul, il effleure la main de Madame de Rênal et se promet, le lendemain, de la serrer à nouveau, ou de se « brûler la cervelle »…

De là encore, le côté dissimulateur d’un enfant qui promène en cachette un drapeau tricolore qu’on finit par lui enlever, d’un jeune homme qui doit cacher sa haine des curés et de la religion, comme Julien Sorel, d’un auteur qui usera de pseudonymes comme de masques toute sa vie, non seulement pour échapper à la répression – les Royalistes ont repris le pouvoir en 1815 – mais pour le plaisir de changer d’apparence, d’entrer dans la peau d’un autre. Stendhal rejette jusqu’à la part d’identité qu’il tient de son père. Il n’est pas Beyle, mais Gagnon, le nom de jeune fille de sa mère. Et il s’invente une lointaine ascendance italienne.

L’Italie et l’amour

L’Italie! La musique, l’art, les femmes. La conversation, le bon goût. Les spectacles. Voilà le paradis de Stendhal, juste de l’autre côté des Alpes auxquelles est adossé Grenoble. Il la découvre en s’engageant dans les troupe de Napoléon aux alentours de 1800. Il ne l’oubliera jamais. Il l’aime, il veut y retourner. Bien avant de mourir, il imagine son épitaphe sur une plaque de marbre de la forme d’une carte à jouer. Son prénom devient Arrigo Beyle. Pour la postérité, il ne sera pas français, encore moins grenoblois, mais milanais (« Milanese »).

César désirait une mort brutale et inattendue, Stendhal être frappé simplement d’apoplexie. S’il n’a pas eu la chance qu’il aurait espéré en amour, le destin voudra bien exaucer ce voeu-là en 1842.

Le concept merveilleux de cristallisation

Mathilde Viscontini Dembowski
Mathilde Viscontini Dembowski

En Italie, Stendhal rencontre la belle « Métilde » Dembowski, dont l’amour malheureux devait marquer sa vie et lui inspirer le fameux concept de cristallisation qu’il développe dans De l’amour, un essai écrit au crayon. Voici un texte splendide qui explique exactement de quoi il retourne:

La première cristallisation commence. On se plaît à orner de mille perfections une femme de l’amour de laquelle on est sûr ; on se détaille tout son bonheur avec une complaisance infinie. Cela se réduit à s’exagérer une propriété superbe, qui vient de nous tomber du ciel, que l’on ne connaît pas, et de la possession de laquelle on est assuré. Laissez travailler la tête d’un amant pendant vingt-quatre heures, et voici ce que vous trouverez. Aux mines de sel de Salzbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d’arbre effeuillé par l’hiver; deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations brillantes : les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d’une mésange, sont garnies d’une infinité de diamants mobiles et éblouissants ; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif. Ce que j’appelle cristallisation, c’est l’opération de l’esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections.”

Sorel et Saurel

Dans la page de droite, Stendhal parle de cet « insolent maraud de Peyronnet » qu’on aurait dû mettre à mort, selon lui, en 1830 – quand Charles X fut renversé. Peyronnet… mon nom de famille. Mais l’homme politique ultra-royaliste dont il est question n’est pas de mes ancêtres. En 1830, ces derniers étaient de modestes paysans qui vivaient aux Sagnes-et-Goudoulet, en Ardèche.

Si j’ai beaucoup d’admiration pour Stendhal, je suis plutôt dans le camp d’en face en tant qu’écrivain. Je lui préfère Chateaubriand. Je n’ai pas pour idéal le style du Code d’Etat civil. J’aime la grâce, la poésie, la fluidité. Avant de publier un manuscrit, j’écris de nombreux brouillons. Mais j’aime la légèreté et l’authenticité de cet homme et, en prenant pour nom de plume Saurel, j’ai pensé à de lointains ancêtres de ma mère, mais aussi au héros de Le Rouge et le Noir. Pour la petite anecdote, une collègue me répétait qu’elle se représentait Julien Sorel sous mes traits!