Une plume de corbeau

Promenade vespérale

Quelques flocons sont tombés ce soir, un peu avant la tombée de la nuit. Le ciel, barré à l’horizon d’une longue bande de brume, offrait des couleurs extraordinaires. En marchant dans les prés couverts d’une fine pellicule de neige, je suis tombé sur une plume de corbeau. J’ai plongé dans une méditation profonde et me suis souvenu d’un poème célèbre.

Le Corbeau d’Edgar Allan Poe (traduction de Mallarmé)

Portrait de Stéphane Mallarmé par Edouard Manet
Portrait de Stéphane Mallarmé par Edouard Manet

« Le Corbeau » (« The Raven ») a été traduit par Stéphane Mallarmé, poète français de la fin du XIXe siècle qui, soit dit en passant, a enseigné à Tournon, en Ardèche (dans son journal intime, il précise qu’ « art » et « dèche » résume sa vie à merveille!). Sa poésie est pour le moins hermétique, mais certaines de ces œuvres sont ce qu’il y a de plus pur et de plus recherché dans notre langue. Mes profs de fac portaient cet écrivain aux nues. Autre grand traducteur de Poe: Baudelaire, bien entendu, qui a plus d’affinités encore avec son confrère américain.

Je vous livre ici les trois dernières strophes. Pour bien les comprendre, il faut avoir en tête que le narrateur vient de perdre sa bien-aimée, Lénore. Un corbeau frappe de son bec à sa porte et, à toutes ses plaintes, répond un sempiternel « Nevermore! » (Jamais plus!). Il vient de se poser sur un buste de Pallas (Athéna). La symbolique est forte: la mélancolie, ou plutôt le spleen, vient de prendre possession de son esprit.

« Prophète, dis je, être de malheur ! prophète, oui, oiseau ou démon ! Par les Cieux sur nous épars — et le Dieu que nous adorons tous deux — dis à cette âme de chagrin chargée si, dans le distant Eden, elle doit embrasser une jeune fille sanctifiée que les anges nomment Lénore — embrasser une rare et rayonnante jeune fille que les anges nomment Lénore. » Le Corbeau dit : « Jamais plus ! »

« Que ce mot soit le signal de notre séparation, oiseau ou malin esprit, » hurlai-je, en me dressant. « Recule en la tempête et le rivage plutonien de Nuit ! Ne laisse pas une plume noire ici comme un gage du mensonge qu’a proféré ton âme. Laisse inviolé mon abandon ! quitte le buste au-dessus de ma porte ! ôte ton bec de mon cœur et jette ta forme loin de ma porte ! » Le Corbeau dit : « Jamais plus ! »

Et le Corbeau, sans voleter, siège encore — siège encore sur le buste pallide de Pallas, juste au-dessus de la porte de ma chambre, et ses yeux ont toute la semblance des yeux d’un démon qui rêve, et la lumière de la lampe, ruisselant sur lui, projette son ombre à terre : et mon âme, de cette ombre qui gît flottante à terre, ne s’élèvera — jamais plus !

Le texte original (The Raven)

Dans cette traduction, hélas! en prose, on perd le rythme du vers et les dernières syllabes, à la fin de chaque strophe, qui reviennent comme un refrain lancinant. Edgar Allan Poe était un penseur, un intellectuel, et dans un écrit célèbre, il explique la genèse de ce poème, une composition pour le moins méthodique. Pour lui, rien de plus triste et de plus émouvant que la mort d’une jeune et jolie femme. Le sujet est trouvée.

Le choix du « nevermore » évoqué ci-dessus? Le « o »et le « r » sont pour lui les sons les plus riches, les plus denses de sa langue. Ils évoquent les croassements d’un corbeau… Le poète explique qu’il a commencé par écrire la fin et qu’il s’est interdit, dans la composition de ce qui vient auparavant, de rédiger quelque chose de plus puissant. Mais était-ce possible? La dernière strophe devait être le clou du spectacle. Si vous avez quelques notions d’anglais, je vous laisse apprécier le texte original.

« Prophet! » said I, « thing of evil!—prophet still, if bird or devil!
By that Heaven that bends above us—by that God we both adore—
Tell this soul with sorrow laden if, within the distant Aidenn,
It shall clasp a saintly maiden whom the angels name Lenore—
Clasp a rare and radiant maiden whom the angels name Lenore. »
⁠Quoth the Raven, « Nevermore. »

« Be that word our sign of parting, bird or fiend! » I shrieked, upstarting—
« Get thee back into the tempest and the Night’s Plutonian shore!
Leave no black plume as a token of that lie thy soul hath spoken!
Leave my loneliness unbroken!—quit the bust above my door!
Take thy beak from out my heart, and take thy form from off my door! »
⁠Quoth the Raven, « Nevermore. »

And the Raven, never flitting, still is sitting—still is sitting
On the pallid bust of Pallas just above my chamber door;
And his eyes have all the seeming of a Demon’s that is dreaming,
And the lamp-light o’er him streaming throws his shadow on the floor;
And my soul from out that shadow that lies floating on the floor
⁠Shall be lifted—nevermore!

Edgar Allan Poe

Edgar Allan Poe
Edgar Allan Poe

Il n’y eut certainement pas d’auteur à l’imagination plus sombre et plus morbide que cet Américain. Pour être sincère, je n’aurais pas voulu être au balcon quand ses pensées défilaient dans sa tête. Je n’aime pas beaucoup les Histoires extraordinaires traduites par Baudelaire. C’est lourd, ampoulé, besogneux. L’auteur manque d’une légèreté, d’une sensibilité, d’un entrain dans le récit qu’on retrouve chez les bons auteurs français. Mais, reconnaissons que « The Raven » est un authentique chef d’oeuvre!