Lolita de Vladimir Nabokov

J’ai trouvé ce roman dans une de ces armoires que l’on voit fleurir depuis quelques années ici et là dans les centres-villes. Des rangées de livres usés sont à votre disposition. Vous en prenez un et en laissez un autre. Ce système de partage a ses inconvénients: les gens ont tendance à se débarrasser de leurs vieux bouquins et à se jeter sur les meilleurs et les plus récents. La meilleure monnaie chasse la bonne… Il n’en demeure pas moins que j’ai pu mettre la main sur une anthologie de nouvelles de Roald Dahl, en anglais, sur quelques romans de François Mauriac et sur… Lolita de Vladimir Nabokov.

Cet hiver, je vitupérais contre Gabriel Matzneff et voici, me dira-t-on, que je me plonge dans l’histoire scabreuse d’un homme d’âge mûr qui abuse d’une jeune demoiselle de douze ans et s’enfuit avec elle dans un vaste road trip à travers les Etats-Unis. Je ferai remarquer qu’il y a entre les deux auteurs une différence de taille. Le premier n’a jamais caché son penchant pour les mineures et a bâti son succès sur un travers propre à nos élites intellectuelles: s’étaler sur ses turpitudes et s’assurer le succès grâce au scandale. Le second se livre à une oeuvre de fiction et, quoi qu’on en dise, l’érotisme y joue un rôle secondaire.

Vladimir Nabokov

Vladimir Nabokov a un talent extraordinaire. Comme pour Joseph Conrad, l’anglais n’est pas sa langue d’origine. Il écrit d’abord en russe. Avec le français, abondamment utilisé dans Lolita, il maîtrise parfaitement trois langues. On est surpris d’ailleurs par son aisance et la virtuosité de son style. Son vocabulaire est d’une grande richesse et le récit comporte toutes sortes de jeux de mots. Quand on pense que Nabokov se plaignait de son peu de facilité dans la langue de Shakespeare et regrettait le russe de son enfance! L’auteur est également un grand collectionneur et spécialiste de papillons, et un passionné d’échecs. Un personnage haut en couleur!

Parmi les auteurs, il y a ceux qui ont fait du droit, les plus nombreux dans notre littérature. Ils se caractérisent par une rigueur et une justesse toute classique. Il y a les médecins comme Rabelais et Céline pour lesquels le corps et ses nécessités ont toute leur importance. Et puis, les professeurs de littérature comme notre auteur, une espèce à part. L’oeuvre est d’une érudition foisonnante et il me serait bien difficile de mentionner toutes les références qui émaillent le récit: il me faudrait reprendre le livre, stylo en main, et me lancer dans une énumération fastidieuse de plusieurs dizaines de pages. La littérature érudite peut devenir périlleuse. On a vite fait de perdre le lecteur et d’obscurcir l’objet du récit proprement dit. Rien de tel dans Lolita. Humbert Humbert est un grand lettré dont les citations et références font les délices du lecteur.

A vrai dire, le narrateur est un personnage à la Edgar Allan Poe. La folie dans laquelle il s’enfonce, les obsessions pathologiques, les plans sophistiqués auquel il se livre, la confrontation finale avec un personnage qui n’est autre que l’incarnation de sa mauvaise conscience… tout nous rappelle l’auteur des Histoires extraordinaires. On pourrait ajouter le style dense, travaillé, presque maniéré. Plus on avance dans le texte et plus on doute de la véracité de ce qu’avance notre personnage. Plus on assiste à sa déchéance, tant physique que mentale. Les scènes sulfureuses n’occupent que le début du roman. L’auteur se concentre davantage sur les tentatives de son personnage pour approcher et conserver sa proie, échapper à son poursuivant et, finalement, la retrouver.

Dans le film de Stanley Kubrick, Dolorès Haze est un adolescente. Dans le roman, il s’agit quasiment d’une enfant de douze ans.

La nymphette n’est pas la victime que l’on croit. Elle impose ses caprices, sait manipuler son ravisseur. Elle comprend également toute l’horreur de la situation dans laquelle elle se trouve. Les deux personnages, évidemment, n’ont pas les mêmes centres d’intérêt. Dolorès, dite Lola, Lo ou Lolita, est une petite Américaine type qui est condamnée à vivre au quotidien avec un Européen entre deux âges, raffiné et ennuyeux. Les disputes ne manquent pas d’éclater et, peu à peu, elle prend le dessus sur son drôle d’amant. Après avoir été fascinée par son physique de star, elle ne voit plus en lui… qu’un père dont elle va pouvoir profiter. Il n’en reste pas moins qu’Humbert Humbert – il le reconnaît à demi-mot – l’a définitivement brisée. Lui échappant, elle fréquente des individus peu recommandables, se marie trop jeune, vit dans la misère et, on l’apprend dans le prologue, meurt en couche.

Comme je l’ai précisé au début de cet article, l’intérêt du roman ne réside pas dans l’aspect scabreux dans lequel se complaisent beaucoup de romanciers contemporains- Nabokov n’est jamais vulgaire. Rien d’autobiographique. Rien de moral ou d’immoral non plus. L’auteur a cherché à montrer simplement jusqu’où pouvait porter un penchant malsain, né au passage d’une amourette de jeunesse inassouvie. Il déploie une imagination débordante, présente sans fard l’Amérique de l’immédiate après-guerre, se livre à une critique savoureuse de la psychanalyse et nous invite à une lecture sur plusieurs niveaux: le récit d’abord, puis la fiabilité du narrateur et ses innombrables références. En plus de sillonner les routes des Etats-Unis, on nous invite à un voyage littéraire.

Est-il bien nécessaire de rappeler que ce roman est un des plus grands chefs d’oeuvre du XXe siècle? Si vous n’en êtes pas certain, le seul moyen de vous en assurer est de le lire.